Les Cajuns

 

clip_image001

 

Avant de plonger dans le golfe du Mexique, le Mississipi s’ouvre en un delta aux méandres complexes où la boue rejoint le ciel.

 

Ce n’est pas encore la mer. Ce n’est déjà plus le continent. Tous ces bras de fleuve portent des noms qui sonnent curieusement à nos oreilles Bayou Lafourche, bayou du Chef menteur, et toute cette région des États-Unis n’est pas comme ailleurs divisée en comtés (les célèbres comtés peuplés des shérif’s de John Wayne et des attorneys de Erle Stanley Gardner) mais en paroisses. Ici, les habitants ne s’appellent pas Smith, Jones, Zalinsky, Mac Donald on the canapé mais Granier, Bouvier, Bellevue, Dubois, Durand, Delamarche de 1’ escalier de la cave.

 

Ces gens—là sont des Acadiens Ce pays-là est la Louisiane.

Les Acadiens vinrent en Louisiane au milieu du XVIIIe siècle. On a fêté le deuxième centenaire de leur venue en 1955. Leur venue s’appelle “le grand dérangement”. Les Acadiens — tiens comme c’est curieux, habitaient en Acadie territoire canadien cédé par la France à l’Angleterre (traité d’Utrecht) Les Anglais trouvèrent les Acadiens trop catholiques, trop francisés pour en faire quelque chose et décidèrent de les déporter.

 

Par petits groupes, les Acadiens prirent la route du Sud et vinrent s’installer dans cette contrée de marais. En ce temps-là, la Louisiane était française et peuplée de Français, planteurs, cultivateurs, éleveurs. C’était un pays plus vaste que l’actuel territoire de l’état de Louisiane, tellement plus vaste que l’on y a fait 8 à 9 états US.

C’étaient les terres à l’ouest du Mississipi qui avaient été explorées par Cavalier de la Salle.

La Louisiane, française donc, devint espagnole en 1763, redevint française en 1803... et fut vendue par Napoléon qui n’était encore que Bonaparte au tout nouvel état confédéré des “États Unis d’Amérique


Les Acadiens donc arrivèrent du froid Canada et purent se loger — misérablement, dans les marécages du Sud.

Ils grandirent (Les Acadiens) avec les alligators, les fièvres jaunes, les pirogues et la culture du riz Ils ne furent guère aimés des Louisianais qui les baptisèrent CAJUNS.

 

Les Cajuns continuent depuis lors à vivre un peu autrement que les Américains standardisés et baragouinent un patois qui est proche du français de Louis XIV. Les Cajuns ne furent pas de grands planteurs de coton nais plutôt de cannes à sucre, de riz. Ce sont des pêcheurs fanatiques et entre les derricks des compagnies pétrolières, ils capturent de merveilleux crabes et tortues dont ils font une soupe délicieuse. Il y a cinquante ans, on trouvait encore dans les bayous des gens qui n’avaient pas vu de train, d’auto et qui ne savaient pas que l’anglais était la langue officielle des USA.

Les pétroliers plantèrent des derricks dans la boue rouge et firent jaillir de la boue noire. Les Cajuns sont passés en vingt ans de l’âge de la chasse et de la pèche à l’âge du supermarket. La vapeur ne fait plus tourner les roues aube, Showboat est un beau film, les jeunes filles ne meurent plus de chagrin corne Évangeline (Émeline Labiche), les pirogues sont remplacées par des hydravions, des hydrofoils, des hydroptères, des hydres à toutes sortes de têtes

 

Ils sont restés, cependant, gentils, courtois, plus hospitaliers encore que les Américains d’ailleurs… parce que les Cajuns qui sont des français sont bien des Américains.

 

En jeans, ils quittent leurs grosses bagnoles pour entrer au drugstore après s’être restaurés d’un hamburger et d’un coke. Après avoir dit “bonjour” ils font “hi” comme dans les 49 autres états et vous disent “tell me” Where are you corne from et toutes ces sortes de choses. Ils payent en dollars. Le dollar s’appelait dolera. C’était la monnaie des états espagnols (Texas, Nouveau Mexique, Floride, Louisiane pendant quelques années). Le dolera remplaça rapidement le louis français qui faisait défaut cruellement ici au point que tout était devenu monnaie d’échange. L’indigo, le maïs, la poudre à fusil, le goudron, les clous, les peaux de castor, et le tabac (Une belle Européenne garantie virginale se payait 100 à 150 livres de tabac)... pourquoi pas tout cela, en Italie on paye bien avec des bonbons, des timbres, des boutons etc... . (ce qui fait beaucoup moins sérieux).

 

Le dolera était représenté par le signe que le dollar américain emprunta. Le signe abréviatif $ représente en fait les colonnes d’Hercule enjolivées d’une banderole (les colonnes d’Hercule — bande d’ignares sont les deux rochers de Calpe et de Abyla, l’un en Afrique, 1’autre en Europe et sont séparés par le détroit de.. de ? de Gibraltar, vous avez bien deviné)..

 

Les esclaves noirs que les cotonniers importèrent ici firent beaucoup d’enfants et leurs enfants firent de la musique. The soul of deep South ! Jazz. Jazz. Jazz. Les plus belles notes de trompette, de piano, d’orgue, de xylophone, de saxophone ont été jouées par des gens d’ici qui ne sont pas Cajuns mais qui sont Louisianais de cœur et d’âme.

La Nouvelle Orléans, port extraordinaire a gardé un petit air de l’époque sécessionniste et de la rue Bourbon au vieux quartier espagnol devenu ou redevenu français les blancs et les noirs se côtoient avec une curieuse fausse indifférence

 

Ni les uns ni les autres ne sont réellement d’ici et s’arrogent cependant le droit de se réclamer du terroir …

Le tiroir américain !

Les jeunes filles ont oublié le costume traditionnel et toutes les processions commencent avec les cuisses des majorettes. Longfellow se retourne à gauche dans sa tombe et un air de blues envahit tout le pays.

Morte la valses. Mort le menuet. Mortes les langoureuses filles blondes et pâles et les cavaliers escrimeurs. Les derniers Cajuns ont brûlé leur âme avec le Vieux Carré.

 


Il reste des Américains presque comme les autres qui croient ferme que le seul pays civilisé au monde est le continent Nord Américain, qui depuis 1968 lorsque pour la première fois depuis 1893 la balance commerciale fut déficitaire restent persuadés que c’est la faute à tout le monde surtout dans e Sud où, mais oui, sur 3 “pauvres” 2 sont blancs, l’autre est noir.

 

Pou rendre les 4/5 d’une nation plus opu1ents qu’aucun peuple au monde, on en a dégradé le dernier cinquième sans pitié.

On a encore faim aux États-Unis.

POBLADOR Gisèle. (Texte publié en juin 1979)

 

Autres images et textes concernant la Louisiane : LOUISIANE