On se promène dans la vie, un pied devant l'autre, les yeux plus ou moins fixés sur l'horizon quand ce n'est pas sur le trottoir de peur de marcher sur une crotte, et tout autour de nous des entités similaires dites humaines, semblables et si étrangères font de même, apparemment inconscientes du suprême intérêt qu'ils devraient porter à nos inconséquentes obsessions.
Qui sait si, simplement parce qu'une voiture a ralenti notre pas, ou parce qu'un coup de fil inopiné nous a retardés nous ne venons pas de rater la personne que nous devions aimer d'amour fou plus concrètement nous n'avons pas remarqué ce billet gagnant de l'euromillion qui traînait là.
Quelle est la part du hasard dans notre vie ?
Très jolie aventure d'une spéculation racontée par une historienne française sur son "blog" le 2 novembre 2008
Spéculer sur des oignons de fleurs ? C’est à la fois
pittoresque et intriguant. Allons donc jusqu’en Hollande et remontons le temps pour voir comment cela s’est déroulé.
Arrivées par l’Orient au XVIe siècle, les tulipes ont un succès très rapide : les fleurs deviennent un objet de luxe, et une classification s’établit entre les tulipes communes et les tulipes rares. Cette différenciation est facilitée par la présence à l’époque d’un potyvirus, un virus de la mosaïque qui permet la formation de très jolis motifs. On a ainsi des tulipes rouges rayées blanches…
Le problème de ce virus, c’est qu’il ne reste que dans le bulbe et non dans les graines : pour faire simple il faut donc acquérir un bulbe atteint et fleuri pour en récupérer les caïeux (nouveaux petits bulbes qui naissent du bulbe-mère), qui donneront d’autres tulipes « à mosaïque ». Acheter des graines issues de bulbes de luxe est inutile puisqu’elles ne donneront que des tulipes banales.
Voilà déjà un élément qui fera grimper le cours de certains bulbes.
Ensuite, les tulipes bien évidemment ne fleurissent qu’à des moments précis de l’année ; et c’est seulement une fois fleuries qu’elles donnent des caïeux. Une tulipe de luxe achetée pour investir sur sa progéniture ne sera donc rentabilisée qu’au bout de plusieurs mois.
Mais c’est là que les Hollandais font un pas de plus dans l’histoire de la spéculation : ils vendent à l’avance des caïeux ou des tulipes non encore formés, ou non encore fleuries. Ce sont les fameux contrats à terme, signés longtemps avant la transaction effective.
Ce second élément va nous être utile pour comprendre le phénomène de la bulle des tulipes.
En 1623, un bulbe très rare et haut de gamme, le Semper Augustus, est vendu 1000 florins, 1200 en 1624, 2000 en 1625 et 5500 en 1637. Le revenu annuel moyen est alors de 150 florins. La hausse de la demande des tulipes remonte donc à quelques années avant la bulle. Mais les choses se précipitent en 1636. Il est difficile de comprendre pourquoi une telle frénésie entoure ce marché. Certains y voient le signe que l’épidémie de peste bubonique qui éclate alors pousse les Hollandais à prendre des risques, d’autres pointent du doigt l’augmentation de la demande française, mais il est également possible que tout cela ait été un phénomène de mode et de société, où beaucoup de gens « jouaient » à spéculer –ce qu’on retrouvera avec le système de Law.
Le problème avec cette brutale accélération des choses, c’est que le nombre de tulipes est restreint, et les sommes nécessaires pour entrer dans la ronde sont très élevées. Il commence également à y avoir une décorrélation entre l’objet réel de la vente et la spéculation sur une valeur présumée : une sorte de banque de commerce apparaît où l’on vend et achète les titres de propriétés des tulipes.
Enfin, pour les moins aisés des spéculateurs, sont créés des contrats de partage : ainsi plusieurs personnes achètent un bulbe et se partageront les bénéfices de la revente des caïeux ou des plants.
Mais le système commence à trop se nourrir lui-même : on n’achète plus les contrats que dans l’intention de les revendre, alors qui, en fin de compte, achètera les tulipes qui resteront entre les mains des derniers acheteurs ? La bulle se met à gonfler.
Quand enfin, de bénéfice en bénéfice, de marge en marge, le prix courant des tulipes atteint un niveau si élevé que presque plus personne ne peut les acheter, c’est la débandade. Beaucoup dénoncent les contrats à terme pour ne pas avoir à les honorer, et face à la crise les députés d’Amsterdam annulent tous les contrats signés. Les juges assimilent la spéculation à un jeu de hasard et ne forcent personne à payer.
Au final la crise n’est donc pas si grave, puisque la plupart des contrats sont de facto annulés lorsque la bulle éclate. Nombreux sont ceux tout de même qui ont joué et perdu, et le souvenir de la crise de la tulipe laissera un goût amer aux spéculateurs et des arguments à leurs détracteurs.
Les passions retombent et la tulipe reprend un prix plus raisonnable, perdant ainsi son attrait pour les investisseurs. La première bulle financière a fait son temps. Si son objet et son contexte restent très particuliers, les grands traits de celles qui suivront peuvent y être perçues sans difficultés.
Déjà publié dans news le 7 nov 2008
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