Intemporels
Feuilleton en cours de publication
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© AEB & Charles Lauter (2006)
Quelques images sont
disponibles sur Éditions
du Soleil
(Les croquis stylisés sont de Carine Hann)
Intemporels ( Elisa Kubly et Henri Belle.)
(publication provisoire permettant de lire
le feuilleton autrement que sur les blogs qui vous mettent la tête à l’envers).
Le texte complet et les illustrations
originales seront publiés prochainement en version PDF © téléchargeable.
Ceci est la suite de la page 1 « Intemporels »
Elisa se lève, elle
retire d’un sac qu’elle a acheté cet après-midi un calepin, elle y jette
quelques notes, il faut qu’elle lui écrive, qu’elle dise qu’une fois de plus ce
livre l’a remuée, transfigurée. Henri tu es mon idole !
Georges assis dans
son fauteuil, cherche ce qui a bien pu plaire à sa cliente, celle aux cheveux
blonds qui avait acheté ce livre « pour offrir »....
Elisa ferme le
volume, puis elle allonge la main et reprend sur la table de chevet l’autre
ouvrage, Colmar, ...le rendez-vous.
« Elle ne disait rien. Elle était couchée,
j'étais debout à côté d'elle. Elle ne me regardait pas, mais elle voyait mon
ombre se projeter sur le sol à côté d'elle. Alors dans un mouvement lent, elle
déplaça ses jambes doucement, afin que je la vois, puis les écarta, les ouvrit,
et de cette façon, toujours sans me regarder, s'offrit à moi ».
Elisa referme le
livre. Elle sent le feu naître dans son corps mille passions, cent mille
sentiments contradictoires l'agitent.
Non, elle ne va pas
une fois de plus se laisser aller à la recherche vaine d’un plaisir solitaire,
partagé même à distance, le plaisir est une douceur sur la douleur de vivre du
jour, mais si l’on ne sait comment le partager, comment le faire vivre, alors
que faire de ses dix doigts...
La télécommande
La télécommande de la
télévision tombe à pic, plop pousse pousse l’image n’est pas magnifique c’est
une émission comme elle les aime, une émission littéraire, c’est ça alors, on
parle des livres d’Henri, c’est un jeu, le public est convié on peut répondre
par téléphone.
Standard appel longue
distance standard musique silence
Tiditidi une autre
sonate
Standard ne quittez
pas poussez sur le trois faites le carré
Elisa Kubly Ka Ursule
Bravo lion ygrec kubjy c’est ça hôtel Hexagone Luxeuil
La sonnerie résonne
alors qu’Elisa est dans la salle de bain, c’est logique, elle court, elle
glisse, elle se cogne au pied du lit, nue, elle empoigne le téléphone,
quatrième sonnerie l’animateur est au bout du fil questions réponses questions
réponses le compteur des points tourne
Le public applaudit à
tout rompre.
Vous avez
gagné !
L’émission a été un
four, le présentateur est parvenu à rattraper un peu la mayonnaise en proposant
sur le fil un jeu en direct avec les téléspectateurs, c’est en tout cas la dernière
fois que je participe à ce genre de diffusion, consigne de l’éditeur ou non. La
promotion, terminé, sans moi ! s’emporte Henri Belle.
Marguerite se tait,
comme toute bonne secrétaire de direction lorsque le « patron »
s’énerve.
— Je ferai ce qu’eux
et vous ont suggéré, offrir une de mes journées aux deux gagnants, deux femmes,
heureusement, je n’aurais pas supporté en plus que ce soit des hommes.
Marguerite, vous arrangerez pratiquement cela avec ce guignol de Télévision
Provence.
Ensuite, quinze jours
de vacances à Ibiza et puis je me mets à l’écriture de ce qui devrait être le
monument de ma carrière : L’amour à fleur d’âme ou à fleur de peau.
L’éditeur va râler
pour le titre, trop long, je m’en fiche, s’il n’est pas content, j’irai voir
chez Gallimard.
— Je me fiche
absolument de tout ce cirque, les vins étaient détestables, les invités
ridicules, les danseurs entre les tableaux étaient piètres acrobates, les faux
couples de circonstance guindés. Quelle idée a-t-on eue de nous inscrire à
cette pitrerie. Encore eussions-nous été chez cet ancien rugbyman qui se
déguise, chez Pivot ou chez madame Saint Clair ! Et cette distribution de
cotillons, et cette fausse couronne dorée ! Pourquoi pas un bonnet de fou
du roi ? Une fausse soirée mondaine, un faux cercle littéraire, j’ai même
cru un instant que mon vis-à-vis, cet espèce de pot à tabac, allait confondre
Guitry et Corneille.
Heureusement qu’il y
avait là cette dame Hallouin dont on m’a dit le plus grand bien.
Il faut bien dire que
c’est chaque fois la même chose, Henri a horreur des journées promotionnelles,
du salon du livre, des galas. Il maîtrise mal ses émotions, ses impressions
secrètes, lui chantre de la femme, de l’ongle du petit orteil à la fesse, au
sein, à la pointe du cheveu, il est lorsqu’il pénètre sur un plateau public
envahi d’un trac désagréable. Il méprise et a beaucoup de mal à le cacher ces
déchets haineux de la société qui viennent mendier des éclats de lumière
immérités et que les montreurs d’ours comme Henri appelle les animateurs se
plaisent à torturer et à présenter à la foule du circus maximus.
Comble, aujourd’hui,
le buffet était malingre, à l’image de mannequins anorexiques qui courraient
les seins nus d’une caméra à l’autre espérant se faire voir.
Et Henri était mal dans
sa peau, une fois de plus la critique avait été sévère, on lui reprochait une
écriture compassée, on citait des auteurs plus jeunes qui touchaient la
ménagère – laquelle, c’est connu, est celle qui tient les cordons de la bourse
dans notre société de consommation. Il fallait être consommé. !
Henri s’autosourit,
il y pensait, il pensait même violemment à Mathilde, si fougueusement qu’il se
demandait s’il n’en était pas indécent. Il voyait sur le fond de rideaux rouges
la première scène avec elle, cette première fois quand Mathilde était assise
sur ce canapé de cuir où elle et lui firent l'expérience de quelque chose
d'étrange et de merveilleux. La découverte de John Thomass et de Belle
Crinière, Mellors et Vénus. Dommage pensa-t-il qu'il n'avait pu jouir dans sa
bouche et qu'en définitive, à cause de Cuir 2000 qui ne commercialisait pas de
convertibles, ils durent baiser d'une manière inélégante pour conclure la
soirée. Mathilde eut ses règles le lendemain, ce qui soulagea beaucoup Henri
qui, sous des dehors héroïques, était un anxieux.
La soirée s’était
achevée tard dans les studios niçois. Henri avait encore voulu descendre au
Whisky à gogo où cela se termina par une altercation avec un client. Henri
l’ayant traité de fat, l’autre fut grossier, n’ayant point de gant à lui jeter,
Henri lui balança la carafe d’eau et les glaçons sur le plastron.
Fini, je n’y
participe plus rageait Henri le lendemain matin, la tête un peu lourde.
J’ai déjà tout un
plan, autre chose que les mièvreries habituelles qui, je sais, m’ont enrichi,
mais vient un moment où il faut mettre les bouchées doubles, s’affirmer dans un
genre, celui que l’on estime être le vrai, le sien.
Le mien, ce sont les emballements
de la passion, les fougues de l’attaque et les clairs-obscurs des jupons
soulevés. Ainsi, le dernier en date patine, piétine, on digresse, on s’embourbe
avant même de s’aimer, cela se traîne assez lamentablement des collines de la
Forêt Noire aux rivages de la Méditerranée. Uniforme rouge et soutane noire,
finit tout cela, le lecteur est d’aujourd’hui, il veut de l’action, à la
périphrase rêveuse, il veut un dard turgescent forant sa route à coups de reins
puissants.
Les convulsions du
désespoir ne font plus recette, je t’aime moi non plus, je te baise je te
jette !
Je me suis laissé
dire que des curieux et d’autres sont venus exprimer que j’étais parfois
« précipité », on m’a reproché d’écrire trop « par impatience » - et
parfois aussi de traiter de sujets sérieux en allant trop vite en besogne.
Voire de m'attaquer à des matières dénuées d'ampleur et de souffle, ne vas-tu
pas te consacrer à un vrai roman ? Quelques uns ont trouvé au contraire
que c’était assez banal qu’il n’y avait rien de dit, ce qui doit être vrai à
une époque ou lorsque l’on s’exprime en langage déjà très ordinaire, on détonne
encore des livres neufs aux dialogues percutants !
On n’écrit même plus
aujourd’hui :
.../... comme tes
dessous, je me demande, je me demande si les élastiques ne serrent pas trop
forts, viens-là que j'enlève tout cela....
Maintenant le lecteur
se contente de :
— Balance tes loques
à la poubelle !
Notre monde a
remplacé le doux flou de l’âme amoureuse par les monstres aliénés, robotcop et
autres surexcités. Les maisons ont perdu leurs volets, leurs persiennes, leurs
rideaux, la caméra entre dans les chambres à coucher et chacun peut donner son
avis sur la longueur utile de la pénétration du vagin de l’héroïne, on ne parle
même plus de vierges, le tampon intime ayant définitivement pris le relais.
Nos cœurs sont
branchés sur des machines artificielles, l’impossible devient essencéeffe, les
nouveautés passent et j’ai bien de la peine à les suivre, je vais donc les
précéder.
Je ne me suis pas
encore résolu à écrire des vaudevilles où le mari trompe sa femme que voici que
le mariage ne se vend plus, que le copinage est une guerre des sexes, que l’on
se jette des mots à la tête, l’amour serait la source de tous les ennuis de la
femme qui préfère, me dit-on, aller au bureau, planter son œil dans celui du
chef, acquiescer à ses souhaits de pleutre bientôt lui-même réadapté, cher ami,
vous comprenez, pour la bonne marche des affaires, nous délocalisons.
L’amour est au
commencement de tout. L’amour est au commencement du monde.
Comme je l’ai écrit
déjà, il y a quatre grands genres, il faudra les aborder tous. Le plus sage et
le plus logique est de commencer par celui que tout le monde connaît, c’est
naturel bien que ravalé à un obscur rang inférieur – sauf par les
économistes : l’amour physique.
Quel merveilleux
plaisir de lui donner des baisers et d’en recevoir, c’est facile à décrire et
cela s’indique de même façon pour tous deux, le genre ici s’inverse sans
histoire, le plaisir venu de l’admiration de l’un pour l’autre se conjugue en
un pluriel qui ne se veut ni masculin ni féminin.
Elle était très pâle
mais son regard pétillait tandis qu’elle observait sa tenue chahutée par les
événements est de lecture stendhalienne voire hollywoodienne qui convient parfaitement
et que l’auteur aurait pu relater au masculin, on écrirait même aujourd’hui
deux fois le masculin deux fois le féminin que tout un chacun et Monsieur
Mamère s’y trouveraient bien.
Aimer, c’est trouver
plaisir à voir toucher sentir goûter et se trouver auprès tout près très près
du sujet aimable.
Que diable ai-je à
traiter de choses qui comme le coup de foudre du dix-septième siècle viendrait
diriger les personnages, en modèlerait le destin, me dis-je, me ravisant tout à
coup, la femme qui aime trouve trop de bonheur en elle pour feindre, celle-là
se donne, il faut la prendre.
C’est très exactement
ce que se disait Georges, libraire à Luxeuil en regardant Elisa Kubly entrer
pour la quatrième journée consécutive dans sa boutique, mais il ne savait pas
encore son nom ni qu’elle allait peut-être se donner à lui par enthousiasme.
L’amour et le suicide ont cela en commun : il faut être un battant pour y
réussir.
Henri rentré chez lui
y trouva sur son bureau ces lettres « particulières » que Marguerite
lui déposait de temps en temps. Encore des folles pensa-t-il. Il en lut
quelques unes puis se décida de répondre à celle de cette demoiselle Kubly. Il
lui sembla qu’il lui avait déjà écrit précédemment.
Très chère Elisabeth,
Vous avez dans votre lettre récente que j’ai sous les
yeux, usé de fort joli papier et d’une image de voyage séduisant que je ne peux
résister au plaisir d’y revenir.
Vous écrivez votre peur de ne jamais pouvoir
m’atteindre, comment ne savez-vous pas, mais vous le savez, diablesse, que vous
m’avez atteint. Quant à dire qu’il faut que je sois chéri de tant de chéries
pour que cela pimente notre relation, n’ayez à ce sujet non plus d’angoisse, ce
serait pour le moment plutôt deux qu’une sinon trois sans compter les
inattentives et celles qui me font tomber dans des guet-apens comme cela m’est
arrivé une fin de semaine, il y a peu.
Je suis, vous l’avez appris en écoutant les émissions,
en lisant ces biographies dont vous êtes friande, promeneur énergique, randonneur
solitaire. J’avais pris, lors de ma dernière expédition, un bel appareil
photographique, conseillé par un mien ami, on m’avait vanté des paysages
d’Alpes vallonnantes. Sac à dos et vivres pour deux jours, chaussures de
marche, sentier de douaniers. Au dessus des nuages, m’est apparue une vallée
verdoyante, infinie, hallucinée de couleurs et de pâleurs, et des moutons qui
paissaient tranquillement. Décapuchonner l’objectif, vérifier la lumière, je
fis donc les gestes que m’avait appris le père Hocké, photographe au village de
mon enfance, et me voici à clac, clic, clicclac, des asa, des iso, les courbes
et les pics entraient dans mon appareil pour la postérité.
Dans la petite fenêtre, subitement, une ombre très
mobile, une forme humaine aux cheveux longs blonds, a traversé le champ, pour
disparaître aussitôt. J’étais seul depuis plusieurs heures, un peu épuisé de
ces côtes abruptes, hallucination normale, mirage du voyageur solitaire lorsque
la silhouette a retraversé l’objectif.
Je l'ai alors cherchée volontairement, vissant sur la
bague un 85-450 mm Vivitar et y en poussant le zoom à son maximum.
Cette femme, j’étais certain que c’était une femme,
s’était enfouie dans un buisson, dans un creux, se cachait derrière un rocher.
L’idée fixe de la surprendre plutôt que de poursuivre ma
promenade se fit jour et j’ai rapidement orienté mes pas vers le point où je
pensais qu'elle était. Essoufflé, je me suis arrêté le long d’un de ces petits
ruisseaux de montagne qui vous ont parfois aspect d’étang, à d’autres moments
deviennent torrents.
J’ai levé les yeux vers l’amont, face au soleil, dans le
halo, distinctement se trouvait la créature.
Elle me parut féerique, Charles Perrault ou Grimm n’ont point
eu de telles visions, je crois, ma fée était bouleversante de lumière, de jeu
d’ombres, et de rire, car m’ayant aperçu, ce que je compris d’un mouvement de
tête, elle a ri aux éclats et s'est enfuie. Ce son résonne encore à mes
oreilles.
J’ai avancé, marché, peut-être couru vers la forme qui
s’estompait, des cheveux blonds très longs, une souplesse de hanche, des
cuisses vives, je ne rêvais pas : je voyais bien ses jolies fesses de déesse.
Elle était nue. Entièrement nue. Une fille dans la montagne, ai-je trop lu
Manon des sources ?
Où en suis-je arrivé, je ne sais car j’étais trop occupé
à tenter saisir de mon objectif cette évanescente créature, un mouvement de
sein palpitant, une courbe parfaite dans la lumière montante de bientôt midi,
le grain même de sa peau.
J’ai cru être dans un château de pierre, je n’ai été
retrouvé qu’au fond d’un petit gouffre où m’a-t-on dit j’avais chuté.
Il faut encore que je remercie l’équipe de spéléologues
de Villeurbanne de passage dans le coin ce jour-là.
Je crois bien que tout cela est de votre faute, il me
semble vous voir partout.
Je vous embrasse chastement
Vôtre
Henri Belle
Ainsi donc, Henri
Belle décida d’un ouvrage sur le sujet le plus écrit du monde, l’amour. Et plus
particulièrement l’amour physique.
Qu’y a-t-il de plus
éloigné des saveurs de l’esprit que le sexe ?
Le sexe est tout
corps quand l’amour imaginé est tout pensées.
Le sexe est corporel,
immédiat sensuel anatomique musculaire sanguinaire
La pensée est
mélancolique, inapte aux sursauts brutaux, aux pulsions.
La pensée ne peut
s’organiser autour d’un doux baiser.
Les langues font
perdre la tête.
Comment organiser
l’écriture d’une passion charnelle quand on a déjà tout écrit du fanatisme
romantique, des mythes primitifs, des superstitions populaires qui empoisonnent
mon petit matin, celui de la journée gratuite gagnée par la première
concurrente tirée au sort par Télévision Provence, j’ai cassé le grand miroir
de l’entrée en me retournant, parapluie à la main, pour mimer d’Artagnan à la
conquête de Milady, sept ans de malheur !
Il avait été très
difficile de convaincre le patron des Éditions du Soleil, mais qu’est-ce qui te
prend, Henri, ce n’est pas du tout ton genre, on va à la catastrophe. Henri,
largement qualifié de faux-cul et de présomptueux, avait présenté le projet au
comité de rédaction, se faisant fort de racoler de nouveaux lecteurs en
ajoutant un « plus », des images d’une graphiste de qualité.
— Henri !
s’était exclamé Raymond Vergnas, le premier lecteur, Henri ne nous fait pas
rire. Quand tu sais combien de temps il faut au steward de Cheratte hauteurs
pour livrer deux hôtesses de l’air, tu comprendras ta douleur.
Henri ne voulut rien
entendre, ajoutant ainsi une marque de plus à la lugubre énumération des
incompréhensions mutuelles permanentes.
Ne pouvons-nous donc,
dit-il échapper à la censure abominablement quotidienne de la raison ?
Henri était têtu.
Comment donc, une dame de qualité refuserait de travailler avec lui ?
— Henri, te rends-tu
compte que le préambule lui-même va les faire fuir, tu annonces un roman choc
sur une rencontre totalement charnelle, illustré...aucune femme ne va te suivre
sur cette route, vois d’ici les images que tu vas l’obliger à dessiner, les
situations qu’il va falloir dépeindre, la précision du scénario pour éviter de
sombrer dans le porno-mode. Et tu te rappelles que l’on voulait te proposer à
une médaille l’an prochain... une fausse note et hop, titres et décorations
s’envolent avant d’être.
D’accord, répondit
Henri, sans doute êtes-vous pourris de bonnes raisons, ne pouvons-nous
déraisonner ? A mon âge et dans ma situation, les honneurs, je m’en
tape !
— Henri ! clamèrent en chœur les assistants de
direction.
— Je vais l’écrire
cependant, tant pis si vous n’en voulez pas. Et je le ferai d’une manière
simple, agrémenté de croquis aimables. Il n’y a qu’une âme passionnée et
fougueuse comme moi qui puisse se permettre cette simplicité annoncée.
Avoir de la fermeté
dans le caractère, c’est avoir éprouvé l’effet des autres sur soi-même, il faut
donc les autres.
Henri rentre chez
lui, oh non ! sur le bureau encore des lettres... il sourit en pensant
qu’il est un homme de lettres... des parfumées, des adresses tarabiscotées,
dessinées, enluminées, pfouh et ça ?
Une écriture rageuse,
du déjà vu, Henri retourne l’enveloppe expéditrice : (c’est
souligné !) HB524.
Ce n’est pas
vrai ! On n’est jamais tranquille. Il traverse le palier, suspend son
veston à la patère et passe à la salle de bains. Il dépose l’enveloppe sur le
bord de la baignoire, il tourne le robinet, il a besoin de se détendre, de se
relaxer, où diable est Kim ? cette petite congaïe est toujours ailleurs
que là où on en a besoin ! Ah ! Où sont les sels de bain ? Et
l’eau de Cologne ? Et le talc, il faut tout faire soi-même ici !
— Kim ?
— Ah ! Te voilà
dit-il à la petite annamite qui arrivait en traînant un peu les pieds dans ses
zooriks. Veux-tu bien enlever chemise et pantalon, c’est pour le nettoyage et
me dire où tu as déposé mon flacon d’algues marines.
Kim, qui ne
s’appelait probablement pas ainsi mais que tout le monde appelait comme cela
venait d’un village autrefois impérial en jungle d’Annam, quelque part du côté
du tombeau de Minh-Mang, empereur décédé, mort plusieurs fois avec autant de
puissance qu’il avait vécu, entouré de nombreuses femmes, d’ors et de soieries.
La région ne combla jamais le vide que sa disparition créa, cet homme-là était
décédé plus intensément qu’un autre.
Kim jeta à Henri un
regard d’adoration sans ciller devant la nudité qu’il montrait en enjambant le
rebord de la baignoire. Joignant les deux mains, elle fit son petit salut
oriental, ramassa les linges épars et sortit en reculant. Silhouette charmante
et frêle, elle portait une tunique de soie noire sur un pantalon bouffant blanc.
Elle avait le nez attentif et intelligent, et des lèvres péremptoires, de coupe
oblique comme un éventail qui s’ouvre. Quand elle souriait, on pouvait voir sa
denture laquée noire, selon l’usage annamite.
Kim ferma doucement
la porte, la rouvrit en entendant Henri pousser un juron.
La lettre qu’il avait
déposée venait de glisser en même temps que lui dans l’eau bouillonnante aux
effluves jasminées. Elle vit le grand homme se pencher en un geste qu’elle
trouva charmant et partir à la pêche aux nouvelles.
Il sortit de l’eau
mousseuse un chiffon de papier trempé qu’il décacheta, tentant de n’en rien
déchirer, le papier mouillé est fragile. L’encre rouge du HB524 avait déteint en coulées
roses. Henri sortit de nombreux feuillets pelures devenus difficilement
lisibles, les mots lus le percutèrent tout de même de plein fouet.
Henri banda dans son
bain.
A
l’attention de MONSIEUR HENRI BELLE,
Des Éditions du Soleil
En
sa villa à Carry le Rouet.
(ref HB524)
Cher
Monsieur,
Je suis HB524.
... HB524. HB524... Il me plaît à le répéter, .... HB524... ressasser,
rabâcher, scander. HB524.... Vous êtes là, nous sommes face à face et je redis
HB524, 524 fois !!! Pas une fois de moins, je vous dis, je vous cite, je vous
redis, dents serrées, cette putain de référence ! Lettres et chiffres vont
s’étrangler, craquer, se tordre, comme une boule au fond de ma gorge ! Je rage,
j’essayerais bien de l’écrire HB524, avec mon porte-mine... dont l’envie
soudaine me prend de vous le planter droit au coeur ! Alors ? Je suis donc une
référence ? Étiquetée, collée au fond d’un tiroir "Courrier divers",
non ! NON ! Pas cela !
Vous ne
m’avez pas répondu encore, vous ne m’avez pas lue peut-être, oui, c’est cela
pas lue, je ne suis pas lue je ne suis pas vue.
Si je me
laissais aller à de populaires bas instincts, je hurlerais : putasserie de
merde de société à cloisonnements, je vous veux ne le sentez-vous pas, je vous
veux je veux vous le dire, je ne sais comment l’exprimer, un homme c’est
simple, il dit : je bande pour toi.
J’écris là
et c’est peut-être une machine qui me déchiquette, une avaleuse de papiers
confétisés, lamellisés, personne qui sait n’est au bout de cette ligne
courrielle, personne : le vide.
Alors dans
le vide je crie mon envie de vous.
Ou alors
le secrétariat ah ! Oui, le secrétariat ! C’est cela, vous n’ouvrez
pas votre courrier, c’est une connasse débile qui s’en occupe pour le moins
d’euros possible sinon on te délocalise ma vieille – et la vieille penche la
tête sur son ouvre lettre automatique, finis les jolis coupe-papier, à quoi
cela servirait-il, il n’y a plus que des livres rognés, massicotés.
Je
déteste, je hais votre secrétaire, d'ailleurs, un jour je lui ferai la peau,
pour m'avoir ainsi censurée
Cela doit
être cela, une vacharde secrétaire qui se prend pour la reine (des
superconnes), une pouffiasse qui se pousse des nibards pour que vous tourniez
la tête en passant, vent debout, dans le bureau des dames du courrier. Cela
doit sentir mauvais aigre sang vicié, je vois leurs gros doigts graisseux qui
souillent mes feuillets d’amour.
Je vous
aime comprenez vous donc !
Je vous
aime je vous désire je vous veux. Je ne vous aime pas, non, ne vous méprenez
pas ! Vous ne faites rien pour que l'on vous aime ! Et pourtant je vous aime !
Que
faut-il vous dire pour que vous daigniez jeter un regard, un regard, un
seul ! une fois.
Je n’en
finis pas de courir de pages en pages à la recherche de votre cœur de votre âme
Je chiffonne
ici, je mouille là bas, je mouille, oui, vous lisez bien, je mouille en
feuilletant vos livres dont je connais nombre de pages par coeur maintenant, je
les écrirais pour vous, ces lignes là, je les vivrais mieux peut-être puis
qu’elles sont en moi. Toutes ces héroïnes dont vous avez parlé, Josiane, Adèle,
Nadine de R., cette duchesse, l’Italienne, lorsque vous les baisiez, c’est en
moi que votre sexe allait et venait.
En moi.
En moi. Je
ne le vois pas autrement ! Je ne vous vois pas autrement, je ne me vois pas
autrement.
Et
maintenant alors, maintenant que vais-je faire ? Que vais-je faire de tout
ce temps que je ne lis plus, je ne veux plus vous lire. Alors ? Me
détruire. Brûler. Prendre feu. Me rouler dans la fange du ruisseau. Baiser à
tout va. J'aurais beau me livrer aux pires excès, le doux objet de mon désir
s'en moque éperdument, il n’en saurait rien. Le cœur brisé, je sanglote et
enrage.
Je vais
faire sauter ce barrage je vais renverser ces barrières, vous me verrez un jour
au bord de votre piscine, ou me tenant nue sous votre peinture de Dali, (j'ai
lu ça dans un magazine) ; ne serait-ce pas charmant de surréalisme ? Je
vous hais.
Je vous
déteste.
Je vous
adore.
Je me
consume d'amour. Vous comprenez, je vais mourir, oui, je vais mourir, je vais
venir m’immoler devant la place de l’Opéra, je vais me laisser rouler de marche
en marches à Saint Charles, je vais me jeter du haut de Notre Dame de la Garde,
je vais me noyer dans le port.
Il me
semble vous voir entrer dans cette chambre d’hôtel vous ai-je dit déjà que
j’avais quitté ma ville natale pour venir vous rejoindre et que je n’ai pu
aligner les kilomètres, tout de suite je me suis réfugiée dans un bourg de
vieux avec station thermale pour les scroffuleux, j’y suis bien à ma place. Vous
entrez, vous vous asseyez près de moi sur mon lit, vous me dites que je ne dois
pas pleurer, Henri me dit qu'il m'aime, tapote mes joues trempées de larmes.
Nous bavardons.
Je m’en
fous, salopard de merde, je ne veux pas bavarder, je veux votre grosse queue
dans mon vagin, intellectuel de mes deux, regardez moi, je me donne, je m’ouvre
regardez mes jambes s’écartent Comaneci aux jeux olympique c’est une bûche à
côté de la performance que je vais vous donner, là regardez donc, penchez votre
tête de putain de merde de chiotte de phraseur allez vous donc avoir des mains
des lèvres des doigts une langue un braquemart au lieu de votre stylo bille, je
parie que vous écrivez encore au stylobille, tu sais ou tu peux te le foutre
connard ton stylo !
Pardon,
pardon, Henri, pardon, je ne sais plus ce que je dis, si je le sais très
bien ! Je te veux, je t’aurai !
Quelque
chose s'est implanté en moi par les yeux des mots, mes maux. Je ne m'en
débarrasserai jamais. JAMAIS! Quoi?. Quelque chose d’intense, primitif, en
rapport avec le pouvoir, l'excitation de la chasse, l'extase de la mise à mort,
le sang sur le couteau, les rituels, la magie. J'ai envie d'être déchirée je
veux être cette femme que vous prenez passionnément dans chacun de vos
ouvrages. J'en ai assez de frétiller comme un insecte épinglé sous un baiseur
pharmaceutique, de me tortiller, de me provoquer une petite suée au cours d'un
samedi de boîte. Ma chatte crie famine comme le bébé qu'on a oublié de nourrir.
Je pleure et hurle votre nom, ton nom ! Henri ! Il me faut du sperme,
ton sperme. Affamée, affamée... assoiffée aussi, j'avance dans le désert d'un
pas chancelant, me dessèche, me racornis, agonise sous un soleil cruel...
Alors, égoïste
enfermé dans ta tour d’ivoire, vas-tu me répondre à la fin avant que je vienne
jouer au badminton avec tes couilles !
HB524 qui
te sucera quand tu passeras.
Avez-vous
compris que je vous aime ?
Elisabeth
Kubly.
Lettre personnelle de Henri Belle, auteur,
à
Mademoiselle Kubly E.
En résidence à l’Hexagone à
Luxueil les bains
Très chère
Mademoiselle,
Vous me
demandiez si je vous avais lu, pardonnez-moi de n’avoir peut-être pas en
mémoire vos textes précédents, mais croyez bien que j’ai retenu quelques lignes
de cette missive pour le moins fougueuse sinon violente.
Quelle
impétuosité ! Pardonnez ma manière cavalière d’exprimer ma pensée :
vous semblez être de ces juments sauvages que mes ancêtres qui s’en sont allé
aux Amériques capturaient au lasso pour les dompter.
Car
sauvage et dompteur sont les mots qui conviennent le mieux en réponse à cette
véhémente, fiévreuse et mordante déclaration. Au moins puis-je vous certifier
que vous êtes la première.
Pour
revenir un peu les pieds sur terre, je vous conseille une promenade vers
Fougerolles, qui est un joli bourg abritant un écomusée installé dans les
bâtiments d'une des premières distilleries industrielles de la région, ce musée
vivant présente une authentique unité de production de kirsch telle qu'elle a
fonctionné durant tout le 19ème et une partie du 20ème siècle. L’achat de l’une
ou l’autre bouteille et la consommation modérée de son contenu, dans votre
chambre devrait vous permettre d’arriver à un peu de sérénité.
Vous
parlez fort méchamment de mon secrétariat, je vous assure que les dames qui y
officient sous la responsabilité de Mademoiselle Marguerite Duchênois font un
travail de classement admirable et que ce n’est pas une sinécure que d’activer
un suivi aux lettres fort nombreuses que nous recevons, notre pauvre facteur
croule souvent sous le poids des sacs.
Pour vous
montrer que nul ne fait obstacle à une rencontre que vous souhaitez si
passionnément et qui doit se faire, comment laisserais-je une si bonne lectrice
dans l’embarras, je vais leur demander de vous faire tenir un carton
d’invitation.
Ne soyez
pas déçue, il est possible que le rendez-vous ne puisse être fixé avant de
longs mois, nous sommes actuellement en campagne de promotion pour un nouveau livre,
vous le savez. Donc ne vous attendez pas à pouvoir être invitée à Marseille,
avant l’an prochain. Mais peut-être ne devrez vous pas faire le chemin, j’ai
oui de l’éditeur que nous conférencerions peut-être à Lyon et même à Dijon ce
qui est proche de chez vous.
Croyez
Très chère Mademoiselle à l’assurance de mes meilleurs sentiments.
Vôtre
Henri
Belle
De Elisabeth Kubly
Luxueil à
Monsieur Henri Belle
Carry le Rouet
Cher Monsieur,
J’ai
lu avec plaisir votre courrier, ce qui me fait penser de vous envoyer la
réponse directement chez vous, quoique vous en disiez, on fait bien barrage en
votre bureau.
Je vous remercie de m’avoir comparée à un
mustang et de me donner conseil pour la médecine du vieux doc’ , un peu de
kirch, de quetch ou de genièvre soignera tout, n’est ce pas. Vous me prenez
pour une poivrote, je vais vous croire fat.
Nous n’allons pas commencer à nous disputer
avant de nous être aimé, car vous n’avez pas dit que vous ne vouliez pas, donc
vous voulez bien.
Je suis certaine que vous le voulez bien.
Vous n’auriez jamais répondu sinon. Je vous
ai touchée.
je suis couchée
sur le ventre, les jambes relevées, la fenêtre est ouverte, il fait beau
aujourd'hui, un rayon de soleil vient caresser ma peau nue à travers la
fenêtre, tu t'approches, je souris, je suis en train de grignoter te tournes le dos, nous avons fait l'amour,
comme des bêtes, comme d'habitude, et voilà ta main qui me caresse à nouveau le
creux de mes reins. Je te vois venir et je souris...
C'est cette image
qui m'est venue ce matin au réveil.
Vous êtes vous touché ?
Eh bien, cher Monsieur, comme il est
précisé dans votre aimable courrier, j’attends donc cette invitation que votre
si compétente marguerite Duchênois va me faire parvenir.
Oserai-je dire que je vous embrasse ?
Elisabeth Kubly
Lectrice assidue.
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