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Lauteur
(biographie)
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Oui, mais aujourd'hui, qui est donc
ce : Xian ? |
Parce
que vous écrivez des épouvantes et des aventures, les gens pensent que vous
devez mener une vie extraordinaire, et vous complaire à faire des choses
extraordinaires, Partant de cette idée fausse, la plupart de mes amis
m’ont incité à raconter cette vie que j’aurais dû avoir… Je pense bien que je
vais finir par leur donner satisfaction. Les invités s'en sont allés. La villa est enfin redevenue silencieuse. Débordant d'énergie, je décide alors de me mettre à l'ouvrage. J'allume l'ordinateur, sélectionne le traitement de texte et j’inscris les premiers mots. D'abord le titre : Autobiographie. Puis, je me demande si cela va attirer du monde, cela intéresse qui, mon autobiographie ? Aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie. La journée ne sera pas
chaude. Chez certains, malgré les temps difficiles, on a allumé du feu,
d’autres enfileront quelques pull-overs les uns sur les autres, mais c’est
surtout la pluie qui frappera les imaginations. Il pleuvra toute la journée
sans arrêter. Il n’y avait en ce
temps-là pas de télévision et pas même de téléphone sans fil, l’époque était,
dit-on, troublée, ce qui n’empêche que les nouvelles traversaient l’éther et
que chacun était informé des grands moments que vivait la planète bleue. C’est ainsi que l’on sut
à l’heure matinale où l’événement se produisit que le délégué de la Kriegsmarine
exprimait publiquement les sérieux doutes qui le préoccupaient quant à la
possibilité d’un débarquement en Angleterre, qu’il était soutenu par le Chef
des Opérations Navales, l'amiral Otto Schniewind, affirmant lui-même que de
toutes façons : « l'avenir est encore incertain ». Plus tôt dans la
matinée, encore, les Japonais achevèrent l'occupation de l'Indochine, avec le
consentement tacite des autorités de Vichy tandis que dans l’après-midi, à
Berlin, quelques jeunes rebelles des Jeunesses hitlériennes décideront de ne
pas tenir compte de l’avis des « anciens » et prépareront une
soirée en l’honneur de Baden Powell décédé le 8 janvier dernier, la soirée
aura pour thème l’anniversaire de la fondation du mouvement scout qui fut
créé le 29 juillet 1907 sur l'île de Brownsea dans le Dorsetshire en
Angleterre. D’étranges messages
parcourent les ondes hertziennes et l’on sait qu’une publication légale vient
de permettre en France à certains avocats de s’inscrire à un deuxième barreau
(à partir de quatre, sera-ce une lucarne de prison ?). En Suisse, où le
gouvernement fédéral ne perd jamais le sens des bons comptes qui font les
bons amis, on vote une loi instituant un impôt sur le chiffre d'affaires. Les
Polonais, qui respectent beaucoup bondieu, mais qui sont enfermés au camp de
Judes déclarent savoir qu'ils échapperont au régime répressif de Vichy grâce
à leur nouveau bâton de pèlerin. Comme d’habitude avec les informations
radiophoniques, on ne sut plus rien ensuite, ce qui est la règle de tout ce
que l’on énonce « on the air ». Des rapports brouillés
parlent de quatre cents juifs qui seraient disparus accidentellement à Jitomir,
mais pour la plupart d’entre ceux qui regardent pleuvoir, on ne sait même pas
ce qu’est ce Jitomir. Encore des bobards de la propagande, déclare Émile en
secouant son imperméable. Il tire de la poche intérieure la Dépêche, un
journal local bien informé qui relate l’assassinat de Max Dormoy. Suspendu de
ses fonctions, Marx Dormoy fut incarcéré à Pellevoisin puis finalement mis en
résidence surveillée à Montélimar. C'est là qu'il vient d’être frappé par une
bombe placée sous son lit par des « cagoulards ». Le reporter de la Dépêche
racontait l’histoire comme s’il avait été dans la pièce au même moment, ce
qui n’est pas possible, sinon, il serait parti en fumée et chaleur,
lui-aussi. — Tu sais, je suis
persuadée que c’est pour aujourd’hui déclara la jeune femme à sa belle-sœur
qui était venue, malgré les difficultés que cela représentait. Le train de
six heures avait été annoncé avec un grand retard et les tramways ne
circulaient plus après huit heures à cause de l’obligation d’occultation.
Heureusement, le deux était à l’arrêt devant le terre-plein et l’omnibus
entra en gare peu avant sept heures et demie. La nuit avait été longue, tout
le monde était resté un peu sur le qui vive, on dit même que les Américains
avaient bombardé la gare de triage mais on n’avait rien entendu. La
grand’mère avait préparé deux ramponneaux de café et les hommes étaient
sortis « faire un tour » quand le soleil s’était levé. On peut accoucher
facilement où l’on veut avait dit la sage-femme de Wépion, sauf dans une
baignoire parce que c’est trop difficile pour reprendre le bébé. Elle avait
parlé de lit mais celui-ci était encombré et le désordre dû aux invités
surprise empêchait que l’on reste dans les chambres donnant sur le jardin,
cette table de cuisine ferait très bien l’affaire. La sage-femme avait aussi
précisé qu'elle "ne rasait pas les parturientes, ne pratiquait pas
d'épisiotomie systématique, ne faisait pas de lavements, n'empêchait pas la
mère de manger pendant le travail,...", indications par ailleurs
inutiles, cette dame étant partie voir son beau-frère revenu d’un camp
d’Allemagne. Le fœtus qui écoutait
tout ce qui se disait pensa : l’affaire était dans le sac ! c’est
le moment, les hommes sont partis, je reste seul avec ces dames (comportement
qui fut remarqué à plusieurs reprises dans l’avenir), un bon mouvement et
hop, je m’engage dans le bassin, prêt à naître. Le dégagement de la tête
grâce aux contractions et aux efforts de poussée de la jeune maman seront
bénéfiques. La jeune Céline fut
rapidement ... dépêche-toi, bon sang ! chargée de déplier quelques
feuilles du journal — pas trop, le papier est rationné ! tandis que
Marie roula en boule d’autres pages qu’elle présenta sous le petit bois
préparé dans le foyer Godin de Guise, non qu’il fut noble mais bien en
provenance de cette petite cité où l’on coule la fonte. Marie avait froissé
un décret luxembourgeois réglementant strictement la vie juive : les Juifs
sont pratiquement exclus de la vie publique, et une note explicative du
Cabinet du premier ministre québécois décidant d'adopter un décret du conseil
prévoyant de faire appel à l'armée en cas de sabotage d'usines produisant des
matériaux de guerre. Une allumette mit un
terme aux aventures de Capi et de son remorqueur, la jeune enceinte sentit
son périnée va se distendre, le crâne apparaît, puis le visage, les épaules
et enfin le bébé tout entier. Posé sur le ventre
dénudé de Maman, bébé respire, pousse ses premiers cris et en quelques
minutes il va s’adapter à sa nouvelle vie. Le mari la grand’mère le
grand-père la belle sœur furent alertés ... le nouvel être fut alors lavé par
Mèregrand qui est la maman du papa, laquelle tendit l’enfant : — Voilà ton bébé ! Que faire d’un bébé
frais quand on a pour toute formation celle de capitaine d’infanterie :
Le déposer au plus près et appeler une ordonnance. Ainsi, Monsieur né fut-il
délicatement posé sur un article de gazette qui parlait de l’anniversaire de
Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, penseur politique, historien
et écrivain célèbre pour ses analyses de la Révolution française, de la
démocratie américaine et de l'évolution des démocraties en général. Sa
pertinence analytique de la Révolution française influença-t-elle le très
jeune Xian ? Mais l’on sait que toute
information fait vibrer, et la colonne voisine portant aux anges un autre
nominé du jour : Le Duce, le fameux italien à cheval avec chapeau à
plumet, Benito Amilcare Andrea Mussolini journaliste, homme politique et
Président du Conseil romain, ami du führer, a sans doute elle-aussi eut son
mot à dire dans le parcours politique et gazetteux de ce Xian qui devint
peut-être un moment homme d’affaires, ayant eut, ce jour-là, le regard attiré
par l’entrefilet : Les chemins de fer de Guise au Catelet créés en 1898,
sont devenus, en 1900, les Chemins de fer d'intérêt local du Nord de la
France, il sera tenu une Assemblée générale ordinaire ce 29 juillet 1941. Les conséquences qui
s’en suivirent marquèrent à jamais l’enfant qui toute la vie serait ainsi à
la recherche de la bonne nouvelle au cœur de la Dépêche. Aujourd'hui est le dernier jour de la guerre. Grand-père récoltait le
précieux tabac qu’il cultivait, il le laissait sécher dans le grenier
au-dessus de la grange puis partait à vélo en revendre à quelques commerçants
et paysans des collines. Il faisait bien des kilomètres, obligé, il fallait
nourrir son monde, penser à Jef qui était prisonnier là-bas et au mari de
maman. — Alors ?
marmonnait-il chaque fois que sa femme lui rappelait les dangers de la route,
le risque de se faire ramasser par une patrouille allemande à transporter des
marchandises interdites. Il n’a été arrêté qu’une
seule fois et pas par des frisés, par des maquisards qui lui ont tout volé
pour gagner la guerre. Ça lui en avait fichu un coup, il en pleurait presque
quand il avait raconté son aventure. C’était quoi ces soi-disant guerriers de
l’ombre ? La bouffe et les pneus pour le vélo comment en avoir quand on
vous répond qu’il n’y a rien, que c’est la guerre ? Il paraît que la guerre
est finie, hier, des chars anglais se sont postés une demi-heure devant
l’église puis se sont engagés vers la route du fort. Ils ont tourné près du
ruisseau qui déborde au printemps dans le pré des Sigeon. Il paraît que
d’autres arrivent sous peu. C’est bien de savoir que notre dieu est protégé
et que les Allemands qui fuient ne pourront pas emporter nos morts. Raymonde et moi nous
avons osé nous approcher et un invisible a parlé derrière une fente dans le
blindage, puis une tablette de chocolat a glissé le long de l’acier, nous
l’avons ramassée et mangée, de bon cœur, il faut le dire. Raymonde, c’est ma
femme, je l’ai épousée hier, il faudra que je vous raconte cela une autre
fois, on ne peut pas tout annoncer le même jour et tant et tant de choses
déjà sont à vous apprendre. L’époque est formidable,
à Noël dernier j’ai reçu une jeep, une vraie voiture avec des pédales et une
grande étoile américaine peinte sur le capot. Je me suis laissé descendre dans
la grand’rue et j’ai fait des accidents. Le plus formidable, en voiture,
c’est cela : les accidents. C’est merveilleux, je m’amuse beaucoup et le
grand chien du fermier Tonneaux vient me bousculer, il veut aller plus vite
que moi. Je ne me laisse pas faire. Je ne me laisse jamais
faire, hier, il était la louve et j’étais l’enfant-loup [1] qu’on a retrouvé dans
les Vosges du temps où il y avait encore des loups, on dit qu’il n’y en a
plus, que les Allemands seront fusillés. Ici, on dit qu’on va en
flinguer quelques uns aussi, et pas seulement des Allemands. Hervé qui
travaillait à la mairie avant quarante a réuni ses résistants dans l’arrière
salle de chez Merveille. Avec Raymonde, on a tout écouté, nous on sait tout
et même des choses qu’ils ne savent pas. Derrière la cure, quand on se cache
entre poiriers et noisetiers, on peut écouter, entendre, voir. Notre champ de
vision englobe la ferme du château et le château, la maison du jardinier et celle
de madame Claude, la maîtresse de la petite école de la rue du bailli. J’ai offert à Raymonde
le tube de rouge à lèvres que j’ai trouvé dans le sac de maman et je lui en
ai passé moi-même autour de la bouche. Elle est très jolie, beaucoup plus que
la grande Marcelle qui passait, se donnant apparence genre chic, lorsque nous
sommes sortis de l’église. Évidemment, nous nous sommes mariés à l’église,
autrement, ça ne vaut pas. Nous étions rentrés par la sacristie, je sais où
Monsieur le Curé dépose la clé, je sais aussi que c’est pour les résistants,
pas ceux qui vont dans l’arrière salle de chez Merveille, non, les
communistes... je connais même le mot de passe des réunions secrètes :
il faut dire « Heureux qui communiste » et pour passer dans la
crypte il faut ajouter « est revenu en rage à la maison ». On s’est
agenouillé devant le banc de communion et on a fermé les yeux pour que le mariage
soit parfait. Elle était belle, encore plus belle quand je lui ai pris la
main et que j’ai prononcé les paroles rituelles : « Raymonde,
voulez-vous prendre le chevalier ici présent comme époux ? » Son
oui a été déterminant, je l’aimerai toute ma vie et je la défendrai contre le
diable qui est l’ennemi du curé et les collabos qui sont les amis des
Allemands, mais je vous l’ai déjà dit, c’est une autre histoire qui prendrait
des pages et des pages pour en dire tout. Tout le village
bruissait des rumeurs de cette guerre qui n’en finit pas et qui pourtant va se
terminer, paraît que des colonnes de blindés remontent des Ardennes à toute
allure. Le lendemain, faisant un
tintamarre d’enfer sur ses chenilles, un autre char anglais a remonté la rue
de l’église, juste au moment où je venais demander à la vieille Alice si elle
n’avait pas un ou deux bâtons de réglisse. Elle a appelé sa sœur qui était en
train d’écosser des pois dans la cuisine : « Viens-voir !
Vite, V’là Montgomery ! » a-t-elle crié tandis qu’une silhouette se
hissait de la tourelle dont le couvercle était rabattu. — Ce sont les Alliés, a
crié Joséphine. Je suis bien content, je
dirai à Raymonde que j’ai vu des Alliés et même le fameux général qui a fait
peur à cette crapule de Rommel. Je suis parti en courant vers la maison
tandis qu’un deuxième char manoeuvrait devant chez moi. Un uniforme bleu sale
en est descendu, un visage tout noir et pourtant on voyait bien que ce
n’était pas un Sénégalais. Les chauffeurs de char, peut-être que cela ne se
lave pas. En fait si, parce que deux autres gaillards sont descendus de
l’engin après avoir fait virer la tourelle et ils sont entrés chez nous par
la porte du jardin. Ma grand’mère, qui avait été jeune fille à la capitale, a
parlé un sabir étranger et les Alliés ont rigolé. Le soir, il y avait une
grande tablée chez nous, avec des résistants (des communistes et des spécialistes),
le jardinier du château, le curé qui me regardait bizarrement, l’instituteur
à la retraite, le docteur Demelenne et son fils aîné que tout le monde
croyait en Espagne, les trois gaillards du char garé dans notre cour, ma mère
et ma grand-mère et une petite bonne femme que je ne connaissais pas, à ce
qu’on a dit, elle venait du village voisin et allait s’occuper des signaux au
passage à niveau. Les Anglais étaient tout beaux tout propres, ils avaient eu
droit à une grande bassine d’eau chaude et avaient fourni du savon pour au
moins dix ans. Ils avaient aussi apporté du chocolat, des biscuits à la
menthe et des sachets d’œufs en poudre. Ils ont annoncé qu’un camion allait
arriver demain avec des rations individuelles et des sachets de fécule et
même du chikensoupe que c’est dix fois meilleur que des cubes Liebig de chez
Alice. A un moment, il y a eu du bruit dans le poulailler, tout le monde
s’est tu, un résistant à saisi la mitraillette qu’il avait accrochée au
dossier de sa chaise et le plus officier des Anglais a dégainé un gros revolver
Quand je serai grand,
j’aurai un ceinturon comme celui-là et un revolver aussi, cela m’a fort
impressionné, j’ai pensé tout de suite à Buffalo Bill quand le sachem des
Vanupiés avait essayé de s’introduire subrepticement, se glissant sur ses
mocassins de buffle et renversant un flacon d’eau de vie. Ma mère qui n’avait pas
de cœur m’a pris fermement et conduit au lit, je ne saurai jamais quel renard
avait apeuré les poules, personne ne raconta plus rien pendant des années. La guerre était finie,
il fallait attendre que les prisonniers reviennent et retournent à l’usine,
il y avait des coiffeurs dans les rues pour tondre les femmes, peut-être
avaient-elles des poux. Les poux, il faut oser le dire, c’est une sale
engeance, même avec du pétrole c’est pas facile à faire partir. Nous sommes retournés à
la ville, maman et moi, on a profité de la Citroën de Léopold, il descendait
dans la vallée pour affaires, en roulant, il a même dit à ma mère : Pour
Louis, te tracasse pas, il va revenir. Aujourd'hui est le premier
jour d’école. Je ne suis pas resté à la
ville, peut-être n’y avait-il pas de place, en ville pour les petit garçons,
bien que, moi, je ne savais pas que j’étais petit. Je ne pouvais pas être
petit puisque j’étais grand. La dame d’en bas avait dit : — Maintenant, tu es
grand, il va falloir aider ta maman. J’ai donc regardé
comment on faisait pour allumer le gaz. Il fallait enflammer le gaz avec des
allumettes ou avec un appareil spécialisé qu’on appelait allume-gaz, un
ustensile complexe qu’il fallait tenir en main et en même temps faire tourner
une roulette qui irritait une petite pierre dite pierre à briquet. Cela faisait
une étincelle et cela devait suffire pour créer un grand Vlouf. Vlouf, c’est
le bruit du gaz qui s’enflamme. Pour que tout fonctionne bien, il fallait
d’abord regarder le robinet d’arrivée, le mettre en bonne position et
vérifier si le tuyau souple n’était pas décroché, cela pouvait arriver et
alors on prédisait des drames. Quand la flamme était correcte, on pouvait
placer une bouilloire remplie d’eau au-dessus des becs et un peu plus tard,
il y avait de l’eau chaude pour le café, pour se laver les mains ou faire la
vaisselle. Chez les grands parents
c’était pareil sauf qu’il n’y avait pas de gaz et que la bouilloire restait
toute la journée sur le feu. C’était pareil chez les
autres grands parents. C’était curieux, je ne sais pas si c’est comme cela
chez vous, mais moi j’avais deux maisons de grands parents. Les grands
parents, ce sont les parents de votre papa et de votre maman. Il y avait les grands
parents qui sont du côté de ma maman et puis les autres. Le papa de ma maman
s’appelait Émile, c’était un grand fumeur de pipes et un pourfendeur d’arbres
et de curés. Il ressemblait à Léopold II qui avait été roi des belges et que
l’on voyait sur les pièces d’un Belga qui valaient désormais cinq francs
c’est à dire rien du tout, on a tout perdu à cause de la guerre et on est
obligé de vivre dans une maison qu’on loue à l’ancien instituteur chef qui a
repris du service parce que le nouvel instituteur a été malade à cause de sa
déportation en Allemagne. On n’a pas voulu m’expliquer ce qu’était un
déporté. Plus tard, un autre instituteur a proposé un texte à ce sujet et il
a utilisé des synonymes, ce sont des mots qui ne veulent rien dire d’autre
que ce que dit le premier, par exemple, on peut dire qu’un déporté c’est un
banni, un chassé, une personne déplacée, un déraciné, un dévié, un exilé, un
expatrié, un expulsé, un relégué, un transplanté mais plus spécialement c’est
un bien portant d’ici qu’on a transporté ailleurs et qui en revient malade. Comme on habitait chez
l’instituteur, on pensa à me mettre à l’école mais c’étaient les vacances
alors j’ai été chez les autres grands parents, ceux du côté de ton mari
disait ma grand’mère à sa fille qui est ma mère à moi. Est-ce que chez vous
la famille est aussi une chose aussi compliquée ? Donc, ici, je veux dire
à côté de la ferme, j’ai passé le reste de l’été à jouer avec ma cousine qui
est la fille de la sœur de mon père, une petite boulotte avec des crolles
plein la tête. Il y a un grand jardin et je peux courir jusqu’au bout. Plus
loin, c’est un verger, puis un pré et puis, derrière les noisetiers,
l’interdit : l’étang. On dit qu’il y a des
Allemands qui ont été noyés dedans, cela ne me chagrine pas, moi, je joue
avec et dans le grand réservoir à essence qui est tombé d’un avion venu
bombarder la gare de triage de la ville. Je ne sais pas comment un réservoir
(mon oncle dit : supplémentaire) peut se détacher et cela doit faire
terriblement mal s’il atterrit sur la tête d’un passant ou d’un jardinier.
Chez nous, car chez mes grands parents c’est aussi chez moi dit ma tante,
chez nous, il est tombé dans le jardin juste comme les sirènes cessaient de
hurler. Mon oncle est déjà parti
travailler au garage et moi, tout à l’heure je vais entrer au cours chez sœur
Marie-Jules. Aujourd'hui, j’ai porté le cartable de Denise. Je ne sais pas comment
elle arrive là, elle y est chaque matin sauf le dimanche, le dimanche :
il n’y a pas école. Alors, tandis qu’elle marche sur le trottoir qui longe le
grand mur du cimetière, je passe par le sentier qui d’un jardin à l’autre,
débouche en rue entre le pignon de chez Julia, c’est un café, et le mur de
pierres bleues de la cour de récréation de l’école des sœurs. Au village, il
y a trois écoles : celles des garçons, chez les Frères, celle des
filles, chez les Sœurs et l’école communale que même Dieu n’a pas voulu reconnaître
parce que le bourgmestre et le brasseur ne font qu’un. Denise chantonne,
parfois elle saute à cloche-pied, une fois elle a déposé son cartable, j’ai
traversé et je l’ai ramassé. Ensemble, nous sommes passés devant chez Servir
puis nous avons longé la haie de chez le jardinier de monsieur le baron. Au
village, on n’a que des gens bien, un baron qui est de Montpellier, un
ministre de l’agriculture qui est avocat, un pharmacien qui est cocu et le
curé et le vicaire qui sont encore mieux que ces gens-là. L’instituteur-chef
et Monsieur Sacré qui est maire et secrétaire du parti disent que tout irait
mieux si on laissait leurs terres aux cultivateurs et leurs maisons aux ouvriers,
chacun chez soi et les vaches seraient mieux gardées. Je n’en crois rien,
d’ailleurs je l’ai expliqué à Denise qui en a convenu, c’était normal, les
vaches intranquilles, on connaît. Tous les matins, pour aller à l’école, elle
et moi nous coupons au court par l’allée de tilleuls de l’entrée du château,
nous bifurquons au milieu pour prendre un chemin secondaire qui entre deux
haies d’aubépines habitées de poules, de canards et de dindons (qui sont des
glouglous américains) passe entre le grand pré des mousquetaires et le petit
potager de Madame Clémence, la grosse fermière. Ça ne rate pas, un matin sur
deux, un veau, une vache, une fois même un taureau encombre la route qui est
assez étroite en cet endroit, il faut alors chasser l’animal et le faire
retourner au pré sans oublier de remettre le fil de fer qui attache le piquet
de clôture. Le père Loriot devrait tout de même réparer les fils mais il dit
que ça cosse ben tchère, qu’on n’a qu’à pas passer véla et que pourquoi qu’on
ne circule pas par la place et la route d’en haut. On allait tout de même pas
lui répondre que l’on gobait des œufs et que l’on mangeait de saisons en saisons
les fruits que dame nature nous offrait. Monsieur Jeanjot disait que c’était
du braconnage, du maraudage et quoi encore, Denise et moi on lui faisait des
pieds-de-nez. Une saison et puis
l’autre, un été qui revient. Jef est rentré avec une Russe, paraît que deux
ou trois autres habitent le village voisin. Maman est venue me dire bonjour
mais on ne sait toujours pas si papa reviendra. A l’église, « ils »
ont fait une messe pour ceux dont on ne sait rien, ce qui ennuie beaucoup le
tailleur de pierre à qui le conseil municipal a commandé une nouvelle dalle
pour le monument aux morts. A nos glorieux
défenseurs victimes de la bestialité teutonne c’est long mais simple à
écrire, et puis Feuillen, Jacobs, Vronville, Mertens, Dupaquiet, Limousin,
d’accord pour ceux-là, mais même la tenancière de chez Stella ne savait rien
de Julet, Victorat, Saint-Preux, ou mon père. Quand est-ce que les derniers
allaient revenir ? Il paraît que la croix-rouge s’en occupe. |
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Xian |
[1]
Pour la majorité des gens, l’enfant-loup est un mythe.
Spontanément, on pense à Romulus et Remus, jumeaux fondateurs de Rome, élevés par
une louve, et l’on se demande anxieusement comment ont-ils faits pour
survivre ? Personne ne semble demander : Tiens ? Comment se
fait-il qu’un chien, un loup, adopte un homme et lui apprenne à devenir membre
de sa meute.