La tractaf

 

Xian

 

 

 

 

 

 

Texte provisoire

http://xianhenri.be/Ecritures/feuilleton/453 Tractaf Armand.htm

Indications diverses concernant le personnage et le milieu :

http://xianhenri.be/Ecritures/feuilleton/armand

 

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La Tractaf

(Armand)

 

 

 

Vendredi, en sortant du bureau de dessin de l’usine, j’ai déboulé sur le trottoir du Collège Saint Pancrace et sainte Emmanuelle confondus dans le sacré cœur de Jésus. Je clôturais trente-cinq heures hebdomadaires complètement chiantes en percutant de plein fouet de juvéniles petites salopes de 14 - 15 ans exhibant leurs corps déshabillés sur les pavés qu’on avait soigneusement reposés après le mois de mai.

 

Froissart

Chef de bureau chez Schmol

Ça causait blogs et blocs, ça piaillait, ça pépiait, ça disait même des gros mots et cela avait des expressions qu’un caporal-chef en corps de garde aurait assimilées en rougissant.

 

Je me suis demandé si j’avais été jeune avant d’être dessinateur industriel engagé à titre définitivement provisoire par Monsieur Froissart, chef de bureau divisionnaire chez la Schmol Company, rachetée depuis hier soir par les Wilkinsons and Partners.

 

Quel âge à Myriam ? Myriam, c’est ma fille, est-elle dans ce lot de moucherons dingues, anneaux à l’oreille, petits derrières étroitement sanglés dans de la toile Denim, uniform or not uniform avait été une question piège dans ce même collège quelques trente ans auparavant.

 

 

Me déportant sur la droite pour éviter de relever à bras le corps des tee-shirts multicolores déjà forts courts, je me suis heurté à des gamins qui ressemblaient aux filles, cheveux gominés, même pantalon à braguette. C’était hallucinant de clonerie, ils étaient tous pareils, filles et garçons, garçons et filles, on aurait pu sans peine les mélanger tellement ils se ressemblaient et je suis sûr que leurs parents n'auraient rien remarqué si j'avais échangé leur gosse avec celui d'un autre.

 

 

Vais-je dire à Myriam que je viens de finir ma journée, ma semaine, mes deux années, ma vie chez Schmol ?

 

 

Bientôt quarante ans, une vie. Je m’appelle Armand, cela ne semble pas vous intéresser, rien ne vous intéresse n’est-ce pas ?

 

 

La semaine passée, on avait parlé du rachat possible de notre entreprise. Notre entreprise, quel leurre ! Le ridicule du tous égaux mais pourquoi faire ? Tiens par exemple, l’Île de France et les régions du Sud de la France sont, des territoires français très inégalitaires, avec un rapport interdécile proche de 7. Ce qui signifie que le revenu minimum des 10 % les plus riches est 7 fois supérieur au revenu maximum des 10 % les plus démunis. Car bien entendu le seul critère de l’égalité est celui des revenus imposables. Est-ce à dire qu’il n’y a que cela qui compte, eh bien oui, quand, comme moi, ce vendredi, on marche sur le trottoir... On pense que les inégalités sont très influencées par la localisation des activités économiques et leur dynamique. La région Provence-Alpes Côte d’Azur est particulièrement marquée par le chômage et, moi, voilà que je marche, je marche, je marche, je marche, oui, chez Schmol, on a licencié. Je peux dire, je peux le dire : Oui, il y a des chômeurs sur la Côte d’Azur. Certains disent que c’est choquant, que cela n’est pas conforme à l’image que l’on se fait des festivals et corsi.

 

La ministre s'est expliquée hier

 

La ministre s’est expliquée, hier, précisément, à la télévision, elle disait : « Les statistiques sont faites pour être rectifiées » et puis encore : « les chiffres du chômage sont devenus négatifs pour le mois écoulé ».

Je devrais être heureux, je suis parmi les négatifs.

 

Le chômage négatif dément les rumeurs ! Bien sûr, il faut tenir compte des chômeurs au noir, qui refusent d'être recensés comme tels. Nous allons envoyer des inspecteurs pour débusquer les faux travailleurs camouflés en indépendants notamment. Il faut aussi tenir compte d'une proportion de fonctionnaires sans occupation réelle, notamment à la banque nationale. Il faudrait aussi intégrer dans les statistiques les plus de 65 ans dont les services pourraient encore être très appréciés, notamment pour former des jeunes. Et les travailleurs à temps partiel devraient être comptés, c'est l'évidence, comme chômeurs partiels. La situation n’est donc pas aussi dramatique que certains veulent l’annoncer.

Un tel discours ne pouvait que me rassurer, j’allais être repéré par des inspecteurs, pris en charge par des formateurs, considéré comme un travailleur provisoirement non actif et non comme un chômeur. Je me suis souri en regardant dans la vitrine de la boulangerie où Christiane faisait la causette, justement elle tournait la tête vers la rue, mon sourire a percuté ses yeux bleus. Un rayon de soleil dans mon cœur. Elle ressemblait à Catherine. Catherine Papathéodorou, un amour de jeunesse, un moment d’adolescence, lors d’un instant de vie durant lequel les journaux titraient : Deux millions de chômeurs dans la CEE... va-t-on en ligne droite vers une catastrophe, pense-t-on à 1933 ?

 

 

Suis-je rentré chez moi ? Ai-je rencontré Martine et Myriam ? De quoi avons nous parlé ?

A quel moment le mot divorce a-t-il été prononcé ?

 

 

Il y a cinq semaines...

Il y a cinq mois...

Il y a cinq mille ans...

 

 

 

Écrire

Attendre

 

 

 

 

Comme le temps passe, écrire, attendre, écrire, attendre, écrire, attendre et puis ce vendredi de mars, le temps était assez beau, chaud même pour la saison. Nice s’étirait pour sortir d’un hiver qui n’avait pas été bien rude, heureusement ! Dans la boîte à lettres, une convocation chez Fleming Durtain and Sons, une boîte de recruteurs du côté de la rue d’Italie.

 

 

Nice, j’ai le souvenir d’avoir habité Nice, j’y ai vécu, je m’y suis marié. Nice, cela a été quarante ans... Quarante ans, ce n’est rien ! Il y a 400.000 ans, les premiers "Niçois", installés sur le site de Terra-Amata, chassaient les éléphants. Le refroidissement de la planète, inéluctable, les a fait fuir vers des régions plus ensoleillées. Les éléphants, c’est connu, aiment le grand soleil. Et en l’an 300 avant Jésus-Christ, les Massaliotes remportaient une victoire sur les Barbares et fondent NIKAIA, un comptoir commercial en bordure de mer, sur les pentes du château. Le commerce mobilisateur et mondialiste lançait ses tentacules obscènes de Carthage à Phocée, de Tyr à un coin de plage reculé du Pont-Euxin.    
Je m’en fous complètement, je chantonne au volant de la Punto, un tas de ferraille qui va se retrouver chez un casseur dans quelques jours. Lundi prochain, je touche une voiture de fonction, une Volkswagen Passat. Ça c’est de la bagnole !

 

 

L’entretien d’embauche devait prendre la journée, n’oubliez pas d’apporter votre casse-croûte, la pause de midi n’est que de vingt minutes était-il écrit en gras. D’abord des tests ensuite un entretien avec le directeur des ressources humaines de la Tractaf venu spécialement de Strasbourg.

 

 

Je me suis donc rendu à l'entreprise, qu’était-ce donc que cette Tractaf, je ne me souvenais pas d’avoir envoyé un cévé là-bas, mais je n’avais pas fait de liste et d’ailleurs, bon nombre de lettres étaient envoyées à des adresses postales plutôt anonymes. Vos qualifications nous paraissent intéressantes était-il écrit sous la ligne signalant l’apport obligatoire d’un jambon – beurre ou de deux biscottes avec flacon de fleur de bifidus actif.

 

 

Entrée cossue, téléphoniste, « Vous êtes convoqué ? », ascenseur, sixième, porte 3.

Hôtesse d’accueil, salle d’attente, déjà deux personnes, c’est comme chez le médecin ici.

 

 

La série de tests passée, je crois être en bonne place, le type à ma droite tire une drôle de tête, il faut dire que ce n’était pas réellement facile.

 

Monique

 

—Madame Monique Durtain va vous recevoir.

 

 

— Entrez !

 

 

Monique Durtain est une jeune femme, habillée très court, une minijupe et des bas, un chemisier assez léger, bref une femme plutôt sexy que l’on s’attend à voir ... sur un écran ou en pages centrales de magazines plutôt que chez Fleming Durtain and Sons, comme quoi, les clichés ...
Elle s’était assise dans un grand fauteuil et m’avait proposé une sorte de divan. Elle commença par me définir la société à laquelle j’avais écrit, dit-elle, des gens qui fabriquaient des pièces spécialisées pour des machines agricoles. Mon expérience chez Schmol semble fortement appréciée par un certain Monsieur Davies, directeur, également administrateur et actionnaire majoritaire, il me rencontrerait si ma candidature était retenue.    
Je ne suis pas certain d’avoir écouté l’ensemble des phrases que cette bouche aux lèvres attirantes déclamait. Les chasseurs de têtes, comme on appelle maintenant ces secrétaires boîtes à lettres – perroquets tampons entre le postulant et le poste à pourvoir, seraient certainement très étonnés d’apprendre que tout leur savoir concentré n’avait aucune possibilité de lire dans la circonvolution intime du cortex, laquelle contenait souvent des images fort éloignées du propos tenu.

 

Il y avait eu des questions pièges et des réponses que j’aurais souhaitées percutantes …

— Pensez-vous être fait pour ce travail ?

C’est complètement idiot cette demande à un gaillard venu pour décrocher l’emploi dont on cause, j’ai vraiment envie de répondre :

- Non, en aucune façon. Je suis totalement incompétent. Mes études ne m'ont servi à rien, et dans mon job précédent je passais mes journées à surfer sur des sites zoophiles sur le net et j'avais tendance à draguer les stagiaires. Sauf les arabes ou les noires, évidemment, vu que je suis raciste.

 

 

 

Je suis nu, un filet de bave à la commissure des lèvres, gros plan sur mes yeux, sur mon sexe, elle pousse un cri strident tandis que je la renverse vite fait en m’appuyant sur le dossier du fauteuil à roulettes, merveilleux les roulettes, c’est un plus dans cette société de haute technologie, la minijupe Olivier Strelli fort chère s’arrache comme une vulgaire loque de chez Trafic H et M confondus, le shorty moulant noir dentelle de Pénélope de Bruges, se délite sous l’assaut du proboscidien en rut qui va posséder cette putasse qui se croit investie d’une mission divine. L’hôtesse d’accueil affolée par les cris, qui se perçoivent du couloir, se précipite... Va t’faire cuire un œuf pouffiasse ! Mes aïeux ! Quel pied ! La Monique se débat, le magnétophone continue l’enregistrement de l’entretien d’embauche dans le vacarme de la bête copulant et des furies se débattant.       
Un huissier arrive en courant, trop tard, tout est consommé. Bouillon d’onze heures.

 

Je sifflote, je chante même à certains moments à tue-tête. L’expression est totalement déplacée quand on sent la Punto déraper dans le virage masqué par un concombre. Qu’est ce que je raconte, bon sang, je suis en train de devenir un peu plus cinglé, je dois me reprendre, Davies a réservé une chambre pour moi, il faut au moins que j’y passe déposer mes bagages. Deux valises Samsonite cabossées et un grand sac souvenir d’un voyage d’adolescent en culotte de cuir bavaroise, camping le long de l’Ourthe, cigarettes à quarante-et-un francs le paquet, essence pour la Vespa à dix-sept, où allait-on ? au bout ? au bout de rien ?

Cette économie va s'essouffler et mourir de sa course au néant.

 

 

 

John Davies a réservé pour moi une chambre à l’Hostellerie des châteaux. Tout va très bien madame la marquise, tout va très bien. Cependant, il faut que je vous dise, un incident, une bêtise, la brume s’épaissit, la route glissante, bordel de nom de milliard de tonnerre de Brest mais je dérape, va falloir tout de même ralentir un peu sinon je vais finir dans le décor. Les forêts alsaciennes c’est joli mais pas quand le moteur est appuyé sur le tronc d’un if majestueux.

Je me demande si j’ai pris la bonne route ? À Beaune, j’ai obliqué vers Mulhouse. L’autoroute c’est chiant, mais cela permet d’avancer vite, il n’est que quatre heures, j’ai dépassé Mulhouse et Colmar, j’ai repris la quatre-vingt-trois à Houssen, traversé Barr et Heiligenstein.

 

 

Yes ! ponctué d’un mouvement vif poing fermé coude replié au corps tiens ton volant connard embardée je sens que je vais me farcir le fossé y a plus d’fossé, c’est une glissière de sécurité qui ne pardonne pas, tu la chopes, plus de voiture, plus de jambe t’attends les pompiers pour la désincarcération à la disséqueuse dessinateur industriel tu sais ce que c’est de croquer l’image de la roue diamantée qui lacère l’acier, attention ce sont mes jambes ...

 

 

 

Tu rêves grave Armand Tortelloni, quarante piges retrouvant le chemin du travail ! Effacés les secondes, minutes heures jours semaines mois ...

17 préparateurs / planificateurs (H/F) Page Île-de-France

16 assistants ingénieurs (H/F) Page Île-de-France

17 conducteurs de travaux/chefs de chantiers (H/F) Page Île-de-France

40 mécaniciens automobile particulier et utilitaire Page Île-de-France

CARGLASS recrute 180 techniciens poseurs de pare brises

CARGLASS, spécialiste de la réparation et du remplacement de vitrage automobile en France recrute 180 techniciens poseurs de pare brises.

Disneyland Resort Paris recrute Saison été - Page Île-de-France

Emplois BTP pour le projet ITER (site de Cadarache - Dépt. 13) Page PACA

1000 postes dans le secteur de la métallurgie en Pyrénées-Atlantiques Page Aquitaine

Chimères à poursuivre, tentatives avortées, entretiens factices, recruteuses...

 

Sacré Armand, un moment même tu t’es vu tel Ben Tapijt en train d’acheter ton entreprise ! Payer pour travailler ! Tu avais trouvé le filon, entre le nougat de Montélimar et les godasses de Romans. Pour un prix modique, assistance de la société immobilière et subsides possibles de la région. Avec le pécule dégraissé offert par Wilkinsons and Partners ? Armand ! ce que tu pouvais être naïf ! Des entreprises à vendre ou à reprendre, les journaux locaux en offrent à foison ! Mais les bonnes, les viables ? Des reprises avec espoir de gains cela se paie, hypothéquer ta maison ? C’est déjà fait, en plus avec le divorce, plus rien n’est possible. Tu es même allé trouver le député socialiste du port de Marseille, mais lui, il avait ses soucis. La structure socialiste peut-elle survivre aux nouvelles donnes ? Sa base est un fourmillement d'ouvriers et de pauvres comme toi qui piaillent le bec ouvert.

 

 

 

Je sifflote, je chante de plus en plus fort, je n'ai pas peur des radars la Punto s'époumone .J'écoute le saxo de Sidney Bechet, une vielle cassette Philips qui traîne depuis des années de boîtes à gants en boîtes à gants. La route monte un peu. Je rétrograde. Derrière, un excité s'agite. Au péril de sa vie, il me double en levant son majeur, il doit se sentir rassuré sur sa virilité. Il se rassure. Je mime un baiser... ça, cela va plutôt le déconcerter...Calé sur la voie lente, je pianote le volant au rythme des oignons.

 

Mon portable est bien allumé. J'ai vérifié tous les quarts d'heure. Pas de messages. Elle n'appellera pas. Elle ne m'appellera plus. Plus personne ne m’appelle. Un coupé sport me dépasse au ralenti que c’en est honteux, pourquoi acheter tant de chevaux-vapeur si ce n’est pas pour les débrider tous.

 

La cassette s'éjecte. Je la range soigneusement dans le boîtier, j'ai tout le temps, de la reclasser, je prends l’autre, oui, il y en deux, je veux dire elle en a laissées deux. C’est un des premiers arrangements de Rock around the clock de Bill Haley. C'est parfait côté ambiance. Le téléphone ne sonne pas.

 

Qu’est ce que je raconte, bon sang, je suis cinglé, elle est partie, le téléphone ? Cela fait deux ans qu’il ne sonne plus. Je dois me reprendre. À la Tractaf, ce n’est pas un paumé qu’on attend ! J’espère que je ne devrai pas refaire l’appoint du niveau d’huile. J’ai déjà dû, une fois du côté de Dardilly, une fois un peu avant Mulhouse. Les routiers m’ont regardé en souriant et à la dernière halte, une péripatéticienne a tenté sa chance.

 

Bon, la route bifurque, où je vais là ? Ah ! Un panneau, deux kilomètres, il est temps !

 

 

Armand Tortelloni roule vers son destin

 

 

Armand Tortelloni roule vers son destin et l’hôtel où Davies a réservé une chambre pour lui, il va y déposer ses bagages. Deux valises Samsonite cabossées et un grand sac, et puis aussi son téléphone portable, son petit ordinateur portable, son rasoir électrique et un paquet de chewing-gums.

 

Il est nostalgique encore. Une vie qui bascule, des essais ratés, des gouvernements de gauche et de droite, des loyers impayés. Il n’a pas trouvé son bonheur " au pays ".

C’est même le contraire, « elle » ne téléphonera plus.

 

Il la voit encore comme la première fois, Louise – mais peut-être était-ce Thelma, avait dit : « Armand, c’est un nom de cardinal cela ! »

 

C’était Martine. Elle avait remonté sa jupe à fleurs si haut qu'on aurait dit un short, il avait tourné un peu la tête pour l'embrasser.

Elle, elle s'appuyait sur l'arbre, dressée sur la pointe des pieds puis d'une jambe elle l’avait enroulé. Comment pouvait-on se tenir si mal.... et puis il y avait eu des rendez-vous une mise en commun des ressources, une fille qui avait grandi... les avocats, les juges, beaucoup de pastis et des mojitos.

 

La route est bordée de pommiers.

 

 

 

Elle se déroule dans la plaine, parallèlement aux collines qui s’enneigent parfois. Cela doit être beau l’hiver. A Nice les hivers sont souvent ternes, le père Noël n’est pas vêtu de fourrures.

Au loin Armand a aperçu le haut Koenigsbourg, il se dit qu’il ira visiter le château, on lui a raconté que c’était intéressant. Il se souvient d’une histoire de journaliste et d’un gamin, comment encore ? Ah ! oui, Jeanjean. Il se dit qu’il a dû ressembler à cela, lui aussi quand il était jeune, dans les ruelles derrière le boulevard de Riquier.

 

Depuis un moment, il n’était plus jeune ...

 

 

 

Demain commence une nouvelle vie. Il ne se pose pas la question de savoir s’il doit craindre ou espérer. Il roule. Il a confiance en son destin. Il croit en la réussite. Tout ce temps de chômage n’a pas entamé sa détermination. Il sait qu’il est de la race des gagneurs. Ceux que le nouveau président aime bien.

 

 

L’Hostellerie des Châteaux, sur la route des Vins d’Alsace, entre Strasbourg et Colmar, saura vous bercer sous la mélodie des collines du Mont Sainte-Odile dans un hôtel et spa au cadre idyllique où tous vos rêves deviennent réalité s’exclamaient avec force et vigueur ceux qui avaient conçu le prospectus que lui avait envoyé les employées du secrétariat de la Tractaf.
Il est bientôt rendu s’il en croit la bonne vieille carte Michelin numéro 62 qui s’étale sur le siège convoyeur. Il se demande s’il y aura dans sa voiture de fonction, cette Passat promise, grand luxe moteur amélioré, un succès de 32 ans super rajeuni, dans laquelle a disparu le frein à main, sans blague, si la DS en avait fait un frein à pédale, voici l’interrupteur à gauche du volant qui est le frein à main, on ne s’en sort plus de modernité, mais c’est au GPS qu’il pensait, cela lui serait utile, il n’était pas un champion de l’orientation !

Des nuages de couleurs variées, des tons de gris au noir, des cumulus blancs ensoleillés en forme de montagnes, de visages, dessinent des figures de Rorschach dans le ciel.        
Armand Tortelloni décrypte ces mystérieux tableaux comme autant de présages, il domine le sentiment de défaite qui le prenait, il y a quelques semaines encore lorsque ces demoiselles psychologues le mettaient à la torture.

"Alors, Monsieur Tortelloni, que voyez vous? Décrivez ! Interprétez ! Racontez ! "

Avez-vous les qualités pour ce poste ?

A qui pourrait-il oser dire qu’il ne voyait en ces examinatrices, cheveux soignés, ongles vernis et mains impeccables, comme sorties d’un cabinet de manucure, pour s’embaucher telle des call-girl de cinéma que de jolies femelles prisonnières d’un métier dérisoire, testeuses routinières et mécaniques, irritantes et désirables. Pouvait-il leur dire, Je vous observe et je décèle en vous une ouverture d'esprit très rare chez les cadres d'entreprises, un corps en parfaite santé, athlétique et saillant. Votre manière de vous mordiller les lèvres révèle un charisme hors du commun. Votre coiffure me plaît vraiment. Vous utilisez quoi, comme shampooing ? Enlève ta culotte et prenons du plaisir, je sais comment déjouer tous les pièges de ta profession idiote, tu n’as aucune réelle utilité sociale, bien sûr que non, il ne le pouvait sous peine de s’entendre répondre très psychologiquement :

Monsieur si cela ne vous plait pas, vous pouvez partir. D’autres candidats attendent. Notre temps est l’argent sacré de nos commanditaires, donc précieux. Elles, aussi engeôlées civilisées n’auraient pas ajouté : les candidats, matière vile de notre recrutement, inépuisable et sans valeur, abondent et pour engranger nos honoraires (un tiers du salaire annuel promis au gagnant du poste à pourvoir) il faut bien faire du show, utiliser un peu la charlatanerie : test de ceci, test de cela, graphologie, astrologie, numérologie, et autres sciences attrape-couillons n’ayant de valeur que la notoriété du professeur de faculté fondateur de la méthode. Un esprit sensé reste confondu de la bêtise et de la naïveté de tant de dirigeants formés au cartésianisme pur des affaires économiques se fiant à de tels résultats empiriques de disciplines du fantasque et de la fantaisie raisonnable.

 

Mais aujourd’hui, l’ère est à la déraison, des peuples croulent sous l’abondance, d’autres attendent l’eau du ciel pour boire à leur soif, on s’envole vers Vénus tandis que le vent de la mode fait tourner les moulins de la paresse. La raison est impuissante contre les croyances dont les racines plongent dans la crédulité générale. Un journal scientifique ne se vend encore que parce qu’il publie les résultats des derniers matches de football, l’horoscope hebdomadaire et le récit des dernières frasques d’une fille de joie héritière d’un empire hôtelier. En 1990 Linda Evangelista et Christy Turlington déclaraient déjà ne pas se lever pour moins de 10000 dollars, toutes deux étant à l'origine de la mode des modèles aussi connus et adorés que les célébrités du cinéma et de la chanson. La Brésilienne Gisèle Bundchen a gagné 33 millions de dollars en 2006 et l’ami Jojo se demande qui veut bien devenir riche parmi ses prospects.

Ce nuage-là ressemble à Myriam, était-ce si moche quand je travaillais chez Schmoll, je ne sais même plus si cela s’écrivait avec un ou deux elle, deux elles, deux aiment, Martine et Myriam. Suis-je divorcé, « elle » ne téléphonera plus. Pourtant le nuage-là au soleil quand les autres s’estompent, sa robe fleurs, si courte, aujourd’hui elle serait indécente, les temps changent, les humains sont tellement instables.

« Armand, c’est un nom de cardinal cela ! »

On n’oublie pas, lorsque quelqu’un un jour vous a dit cela et puis qu’il vous a embrassé. Avait-il répondu qu’elle serait sa milady ? la femme est volage. Monique de chez Flemming, recruteuse, leur en voulait-il, trois kilomètres de route sous des nuages de plomb était-ce un bon présage ? Comme Nice était loin. Ciel couvert, treize degré centigrade. Mélèzes, épicéas, vrais et faux sapin, costume de sapin, boîte éternelle térébenthine de Venise, Ikéa, l’esprit vagabonde saute nuage saute mouton pas beaucoup de monde sur cette route, j’arrive bientôt, je me demande si je vais passer devant chez Habersetzer, je me demande si Martine s’est remariée. Salade niçoise, vais-je dîner ce soir ? Me voilà donc dans les pièces pour machines agricoles, John Davies, curieux personnage, près de deux mètres de haut, le verbe fort, la carrure large.

« Vous êtes l’homme dont nous avons besoin », avait-il dit.

Tout de même, cela rend fier. Il y avait un moment déjà qu’il me semblait que plus personne n’avait besoin de moi.

Tractaf, je suis directeur de la Tractaf, je vais échanger cette Punto pourrie contre une Passat. J’espère que la chambre sera bien. Je ne resterai pas là, je n’aime pas trop l’hôtel, je chercherai dans les environs, il doit y avoir de jolies maisons dans le coin, il fait presque noir mais les paysages sont agréables, une autre montagne que la Corniche et les routes du Turini, pas encore de neiges par ici mais d’après les prospectus, on peut skier, en saison.

 

Bonjour Ottrott

 

Bonjour Ottrott !

Deux châteaux forts qui ont tant influencé le dessinateur d’Alix, Enak et Arbacès...

Je vais m’arrêter, prévenir la préposée à l’accueil de mon arrivée, déposer mes deux valises, mon grand sac, mon ordinateur portable, me laver les mains, passer un peu d’eau sur mon visage et puis, je vais aller marcher un peu, j’ai besoin de cela. Marcher un peu seul plutôt que de conduire cette casserole en pensant sans cesse à Martine. Je n’arrête pas d’y penser.

Redevenir moi-même, oublier mon enfance, rayer le Niçois, devenir Alsacien directeur d’une multinationale, ... c’est tout de même une multinationale d’après Davies, des actionnaires Britishes et Belges, un siège en Belgique et deux autres aux États-Unis, deux mille personnes disait-il, et des bureaux d’export en Orient, vous verrez, c’est passionnant le monde agricole, vous un êtes un citadin, vous n’avez pas d’à-priori, vous êtes l’homme qu’il faut.

Je suis l’homme qu’il faut.

Je me suis souvenu de cette tirade, un philosophe, mais je ne sais plus qui ...

 

Tout ce qui est originel, et par conséquent authentique dans l'homme, agit comme tel, de même que les forces naturelles, inconsciemment. Ce qui a pénétré par la conscience y est devenu une représentation; par suite, la manifestation de cette conscience est en une certaine mesure la communication d'une représentation. En conséquence, toutes les qualités vraies et éprouvées du caractère et de l'esprit sont originellement inconscientes, et ce n'est que comme telles qu'elles produisent une profonde impression. Sous ce rapport, tout ce qui est conscient, est déjà corrigé et voulu, dégénère par conséquent déjà en affection, c'est-à-dire en tromperie. Ce que l'homme accomplit inconsciemment ne lui coûte aucune peine, et aucune peine ne peut y suppléer. C'est là le caractère des conceptions originelles qui constituent le fond et le noyau de toutes les créations véritables. Voilà pourquoi ce qui est inné est seul authentique et valable. Ceux qui veulent faire quelque chose doivent, en tout ordre d'idées, action, littérature, art, suivre les règles sans les connaître.

 

Je me sens originel, mieux, nouveau, neuf, unique.

Je suis Armand Tortelloni, directeur de la Tractaf.

Enfin,  
lundi ...

 

Je me sens originel, mieux, nouveau, neuf, unique.

 

Je suis Armand Tortelloni, directeur de la Tractaf.

 

Lundi, je serai celui-là.

 

Davies attend certainement de moi beaucoup de travail et de persévérance, pour cela, sa confiance n’est pas mal placée, il a bien compris que j’étais prêt à consacrer à ce boulot toutes mes journées et pourquoi pas une partie de mes nuits et même les samedis et les dimanches, quoi faire d’autre ? La chance ne m’avait pas souri depuis un bout de temps, voici l’occasion rêvée de faire mes preuves. J’avais fait mon deuil de la réalité utopique de l’entreprise à taille humaine. Un travail salarié ne peut être rentable chez un petit patron que pour lui-même, hors, le travail c’est bien, mais tout de même, un peu d’argent, beaucoup, en échange, ce n’est pas mal ! Courir des risques comme entrepreneur n’est pas donné à tout le monde, mais ici, un emploi stable, une fonction motivante, de l’argent disponible, des garde-fous qui empêchent de prendre de mauvaises décisions, oui, je suis certain qu’ici je vais faire un carton. Il n’a pas mal choisi, Davies.

 

Terminée la recherche de l’oiseau rare : la bonne situation. J’ai consacré énormément de temps à la chasse au job, une dizaine de lettres de candidature quotidiennes. Les journaux apportaient leur moisson d’espérance, oui, je suis capable de ceci et de cela... et puis, présentation, on vous écrira, monter à Paris ou aller à Toulouse, voyager pour convaincre la cheftaine de l’Apes, que oui oui, je cherche mais je ne trouve pas...

— Mais cherchez-vous bien ? On demande un réassortisseur chez Leclercq et au boulevard près de la place Masséna, on cherche un barman.

Enfin fini !

Demain, enfin, lundi, oui, lundi est un autre jour, un jour d’aventure, l’aventure se lève à l’aurore. L’aventure de la vie qui recommence, c’est comme si on quitte l’école, oui, ce sera le même genre de jour, celui où l’on se souvient des leçons de l’instituteur, des conseils de l’ingénieur industriel dans la première boîte après le service, oui le service, militaire évidemment, oui, en ce temps-là, cela existait encore, on était fier de consacrer un peu de son temps à la mère nourricière, la patrie. Sourire, nostalgie, ah ah chômeur, oui j’ai déjà oublié que j’ai été chômeur, c’est quoi chômeur, c’est quoi l’angoisse qui me serrait la poitrine, après-demain, tout cela s’évanouira.

Je suis libre.

Hier et demain, passé et avenir c’est déjà le seul chemin, je suis le directeur de la Tractaf. C’est bon de se sentir libre, de savoir que le passé est mort, l’avenir a commencé, dix minutes de route encore, un bon bain, un dîner costaud, une promenade au clair de lune, une nuit sans insomnie, petit déjeuner, je prendrai des céréales et des œufs et du lard pour commencer le style anglais, sans doute devrai-je aller au siège social de Birmingham, ouvrir grand la croisée, respirer les Vosges, visiter les alentours, déjeuner d’un dimanche en Alsace, après-midi marc ou prunelle, soirée choucroute, lundi, lundi au soleil ...

 

 

Ce soir rencontre hier et demain ou plutôt après demain donc, lundi, ah ! quelle impatience de voir arriver ce lundi qui n’est pourtant qu’un jour de semaine ordinaire...

Je suis face à la campagne qui déroule ses verts sous ma fenêtre, je ...

Je ne sais plus au juste ce que je suis venu faire, je me demande si j’ai peur. Suis-je l’homme de la situation, ai-je une bonne situation ?

Tentons donc de faire le point avant la grande entrée, la joyeuse entrée Charles Quint je divague les noni, les nono, les nanotechnologies, ai-je bu plus que de coutume, suis-je alcoolo toxico, ce qui est tout de même socialement correct puisqu’ainsi on pourvoit aux impôts, aux droits de succession, au maintien de l’emploi. J’ai un emploi, je suis à la Tractaf. Le Tokay alsacien est traître, très bon, — mais traître. Un Armand Tortelloni n’est pas un traître, son tempérament est entier, il est dynamique et fonceur. Il veut faire ses preuves. Il ne doute pas de réussir. C’est quoi réussir ? Ensuite, il retrouvera sa femme, sa fille, il emmènera toute sa famille avec lui. Il croit en sa bonne étoile, mais cette question le hante : pourquoi l’ont-ils choisi ? Il n’est pas un spécialiste en gestion d’entreprise biochimique car c’est surtout de cela qu’il s’agit, machines agricoles oui mais applications et chimie organique et dérivés, nouvelles technologies avait annoncé fièrement John Davies.

Mieux vaut parfois ne pas tenter de comprendre !

 

L’action l’attend lundi. L’action ? Actions, actionnaire, il va être actionnaire, il change de cap, il se rappelle encore le voyage en Pologne, on avait frôlé la catastrophe quand le gauchiste de service avait lancé le discours sur les salaires, il avait alors été engagé comme technicien basique, c’était avant chez Schmoll, il était en visite dans un des services qui travaillait avec une usine polonaise.

 

— Demandez donc à l’ancien camarade directeur combien gagne en moyenne un ouvrier dans les services des labos, avait demandé un de ces excités de gauchos qui avaient, malgré l’opposition des employés, été invité à participer au voyage d’étude en Pologne.

— Difficile à dire répondit l’interprète, une fort jolie fille aux pommettes saillantes, le cours du zloty a changé, le 1er janvier 1995, le nouveau złoty a remplacé l'ancien złoty suite à l'hyperinflation du début des années 1990.

— Et le directeur, combien gagne-t-il, lui, par mois ?... 

Silence, embarras, conciliabule, chuchotements entre le cravaté fonctionnarisé, dinosaure de l’époque Jaruzelski (général polonais, noble malgré le communiste ambiant, lunettes noires) et la jeune franco-polonaise, jupe courte.

— Répondez... environ 10.000 de leurs francs...sans oublier d’ajouter que j’ai commencé au bas de l’échelle. 

— Le directeur me demande de vous annoncer qu’il gagne 25.000 de vos francs mais il faut dire qu’ici, nous bénéficions de logements bon marché, de chaussures et d’autres énormes avantages, ce n’est pas comme chez vous, les ouvriers ne sont pas préposés pour toujours aux dures et basses besognes... ils ne font qu'un temps dans les emplois subalternes ! ils montent dans l’échelle sociale, ils grimpent ! ils gravissent tous les échelons ! tous les camarades ouvriers peuvent devenir directeurs. 

Blague tout cela lança alors Besançon, un jeune laborantin cycliste qui accompagnait les deux anciens communistes de notre groupe, c’est presque Tintin chez les Soviet l’histoire ici.

Cela avait jeté un froid qui n’avait réconcilié aucun d’entre nous avec Besançon, qui prêchait un coup le petit père des peuples, un coup l’anarchie.

L’anarchie la plus simple que c’était avec lui – et dire que des jeunes avaient voté pour le nommer délégué syndical ! Pas croyable ! Il parlait bien mais ne proposait rien, il se définissait contre tout le système et ne proposait que des solutions radicales.

Le but annoncé de Besançon était pour de vrai d’en finir une bonne fois pour toutes avec le capitalisme, lyncher les politiciens et casser la gueule aux patrons. Rien que ça. « On n’a pas besoin d’emplois, on a besoin de repos » déclarait-t-il goguenard et heureux de son bon mot. « Livrons l’assaut aux demeures des riches, armons-nous les uns les autres, mangeons les carcasses des flics, organisons-nous pour ne plus jamais travailler, déshonorons le travail et réduisons les bourgeois en poussière ! »

Bon, tout cela a amené le grand capital a restructurer, concentrer, vendre, jeter les usine à la baille ! Alors quoi ? Perte d’emploi mais surtout perte de poste de travail ! Recherche de misères, nouer des contacts, scruter des bilans, analyser, négocier, prospecter, voyager...

Voyager, oui, là je suis bon pour un trip tout nu face à la fenêtre ouverte sur la plaine alsacienne, je vais attraper la crève.

 

 

Tout

 

 

 

     nu devant la fenêtre grand’ouverte – peut-être pour stimuler ses neurones, peut-être parce que réfléchir provoque une certaine sudation, Armand Tortelloni, le nouveau directeur général de Tractaf pense à sa prise de fonction, toute proche : Fini de rigoler, voici qu’il va diriger une entreprise. Son rôle n’est pas de " travailler ", mais de pousser à la réalisation du chiffre d’affaires souhaité par le conseil d’administration. Le voici désormais dans la catégorie des décideurs, dans les hautes sphères complexes du management qui n’est qu’un terme du vieux françois pour dire qu’il faut ménager sa monture si l’on veut aller loin.

 

Armand Tortelloni pense qu’il va falloir motiver ses collaborateurs pour tirer le meilleur d’eux-mêmes, dans l’intérêt de l’entreprise les écouter, les mettre en valeur et recueillir leurs observations et avis, puis en faire la synthèse. Il les amènera à rechercher et imaginer des solutions, enfin il les aidera à les appliquer; oui, il sent qu’il a une bonne opinion de son futur et surtout de lui-même.

Armand a totalement repris du poil de la bête, il a confiance en ses capacités.

 

 

Tortelloni rêve d’une usine idéale où travailleurs et dirigeants, honnêtes, conscients et motivés, n’auraient qu’un but commun : leur bien-être à tous, Tractaf comprise. Le rêve américain quoi !

 

Toute la nuit Armand rêva donc qu’il était cet acteur hollywoodien qui survolait ses usines et puis les villages de travailleurs qu’il avait fait construire.

 

On ne peut pas dire qu’il passa une nuit de tout repos.

Certains moments même furent pénibles ! Des bribes de conversations qui revenaient … Votre dossier est bon disaient ceux qui s’efforçaient de faire barrage au paumé tentant d’accéder au cercle des nantis… Avec un pareil curriculum affirma un diable cornu, vous finirez bien par trouver une occupation !  Chimères, foutaises, le hasard, la loterie, il n’y a que cela, rien à voir avec les qualités perso… Trois gros classeurs d’archives de copies de lettres de sollicitation… des documents, papiers, formulaires, questionnaires, lettres, pour servir de preuves aux fonctionnaires contrôleurs piquassiettes de cette société d’abondance.

 

Cette loterie là n’était pas un jeu.

Le monde se divisait en deux camps.

Les uns avaient du travail et les autres rédigeaient des lettres de candidatures auxquelles on ne répondait pas toujours, pas souvent même.

 

Deux mondes se côtoient, mais ne se mélangent pas. Indifférents !

Content, supercontent d’avoir quitté le monde des demandeurs d’emploi, demandeur … celui qui forme une demande en justice … c’était bien cela, une revendication juste qui était en elle-même une occupation à temps plein. Un vrai métier.

 

Parfois il avait eut des déplacements « frais payés » et le souvenir est resté vivace d’une visite au siège de l’association des anciens élèves de ton école, pour glaner un renseignement, une recommandation ou demander qu’on lui téléphonât dès qu’on aurait une offre intéressante. Les " camarades " étaient pleins de bonne volonté, mais les postes étaient rares.

C’était avec ta vie, Armand, que l’on jouait. Les recruteurs font la loi, une petite loi mesquine qui balise le chemin intérimaire.

Cabinets de recrutement, chasseurs de têtes, agences de placement, conseils en embauche : Armand Tortelloni, en connaît désormais assez pour en parler des années durant.

Et s’il lui fallait recruter un collaborateur, comment ferait-il, oui, comment vais-je faire si le boulot devient trop lourd à porter pour moi seul, vais-je devoir embaucher ou l’entreprise utilisera-t-elle encore les services de Monique ?

Monique ! Il s’en souvint si brutalement qu’il se crut revenu à l’adolescence des pollutions nocturnes.

 

Demain la Tractaf, que dis-je, dans quelques heures !

 

 

Mirages ! Chimères ! Fadaises !

Dans le domaine de l’utopie, le socialisme démocratique a, depuis longtemps, démontré son impuissance. Armand se sent carrément de droite, l’instant de penser que le discours de l’homme de Jarnac ressemblait étrangement à celui de l’homme de Neuilly. Le président socialiste n’avait-il pas lui–aussi commencé par dire : Je vous promets un avenir meilleur. Les hommes de bonne volonté vont retrousser leurs manches. On va voir ce qu’on va voir. Les travailleurs motivés, épaulés par les représentants des syndicats acquis au sens des responsabilités vont montrer au pays ce que l’homme au travail est capable de faire.

Redresser l’économie, terrasser le chômage.

Tudieu, Armand se sent grandir, il s’échappe du rêve érotique pour endosser la cavale politique, il n’a pas encore tout à fait compris que le discours de gauche comme de droite ne veut que le bien de l’humanité, le peuple est très féminin, il n’attend que flatteries.

 

 

 

Dans quelques heures, dans cette région de France qu’il ne connaît pas, de nouveaux collaborateurs l’attendent.

 

Qu’attendent-ils de lui ?

 

Son contrat de travail est soigneusement rangé dans son attaché-case. Il en fera une copie qu’il classera dans son chez lui, une maison qu’il se propose d’acquérir dans la région. On lui a vanté des coins superbes près de Hohwald ou de Munster, est-ce de là que vient le fameux fromage ? Plus tard, il y fera venir Martine. Mais non, est-il bête, il est divorcé maintenant, la procédure est finie, il doit penser à son job, son avenir financier, sa carrière et s’enfuir d’autres préoccupations.

Armand Tortelloni est le nouveau directeur de la "Tractaf", une société anonyme qui fabrique des pièces pour machines agricoles, enfin, il ne sait plus quoi, exactement, le discours a survolé les accessoires puis les machines elles-mêmes, au siège des Midlands, on lui a montré des manure spreaders et des forklifts, des machines, mais au siège belge on fait de la recherche très particulière de « produits et substances issues de la nanobiologie pour améliorer les rentabilités à l’hectare. L’usine de Strasbourg est spécialisée semble-t-il dans la conception de drones pulvérisateurs de ces dits produits.

John Davies semble être le vrai patron et l’actionnaire principal de la boîte malgré que ce soit une société anglo-saoudienne qui en détienne trente-cinq pour cents, enfin, tout cela devra être confirmé mais il faut que cela soit clair puisqu’une partie de la rémunération se fait en stock option et que de plus, au terme de vingt-quatre mois de collaboration fructueuse, au prix d’un apport financier facilement négociable chez la Société générale, par le biais d’un financement à court terme, moi, Tortelloni, je deviendrai président de l’usine alsacienne et pourrai même prétendre à devenir administrateur principal du groupe. En bref, John a réellement promis de me céder ses parts pour une " bouchée de pain ". Moi, moi avait-il dit, fini pour moi la course à l’argent et aux honneurs, je prends ma retraite du côté de Kingston.

On verra tout cela au cours du temps, la vraie question intrigante est : pourquoi l’avoir choisi, lui, parmi beaucoup d’autres candidats, plus compétents sans doute dans un métier d’autres pour exercer un métier si différent de tous ceux qu’il avait pratiqué ? Il n’y connaît rien à l’agriculture, rien à la fabrication d’engins volants, il n’est pas mécanicien mais dessinateur industriel, de précision, certes, mais … Quelles motivations ont conduit les décideurs ? Pourquoi ressent-il de l’appréhension quand il réfléchit à cette question ?

Quand on est au chômage et que l’on retrouve un travail, plus spécialement un poste qui débouche sur un avenir de direction générale assez bien rémunéré, on ne devrait pas faire le difficile.

Pour être franc, Armand Tortelloni est ravi. Ravi, … mais …

Le cabinet Durtain a sélectionné les candidats : examens, tests questions et lignes d’écriture manuscrite pour la graphologie. Pendant toute une journée, Armand Tortelloni s’est soumis de bonne grâce aux indiscrétions des consultantes. Curieusement c’était un cabinet dirigé par une femme où n’exerçaient que des femmes. Il avait été assez près de s’affoler, de dire : - Il est de plus en plus difficile de trouver un emploi, de nos jours. Ca fait maintenant seize mois que j'en cherche, et j'espère vraiment que saurez apprécier mes qualités à leur juste valeur. Sachez que je saurais me montrer digne de la confiance que vous m'accorderez. Je suis prêt à démarrer au bas de l'échelle, pour vous prouver ma motivation, même avec un salaire ridicule.  Ouf, ce n’avait été qu’une idée idiote dont il se ravisa en regardant Monique dans les yeux… qui souriaient.

Il a été convoqué pour un second entretien.

 

Ensuite

 

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direction Birmingham, un passage sur les Midland airways, taxi dans le spaghetti, un bobby, un type à casquette, une hébergeuse en bed and breakfast réellement contemporaine d’Agatha et de Monsieur Wens … une nuit assez calme après un repas aux colorations étranges, matin, il est si heures Monsieur, il pleuvine légèrement, le thé est plus chaud que le café, le taxi est devant la porte, Wolverhampton, une usine d’avant guerre comme partout en Grande Bretagne, encore des traces de chute d’une bombe volante, Surdley, Fred Surdley, branch manager.

Examen, évaluation, présentation à des confrères managers, products, office, roof, clinches, relations humaines dira un barbu à voix de fausset, en parfait français. Feux croisés, visite d’ateliers de soudure, de peinture, traversée de laboratoires, process manager, une dame blonde, une autre dans un bureau aéré qui explique que quelques test d’intelligence vont lui être demandé. C’est quoi l’intelligence ?

Questions réponses au revoir bye votre avion décolle dans une demi-heure, il vous déposera à Nice Côte d’Azur avant la nuit.

À bientôt.

 

 

 

Cinq jours plus tard, il était convoqué à Bruxelles dans les bureaux d’une compagnie polonaise pour signer le contrat qui l’intronisait "directeur assistant" de la " Tractaf ". Il n’avait pas eu d’hésitation ! Un travail est toujours bon à prendre, il comprendrait plus tard les raisons du choix et en tirerait leçon, peut-être non, si tout allait bien, il prendrait sa retraite en Alsace.

Repartir à zéro, tirer un trait sur le passé, se plonger dans l’action; depuis près de deux ans Armand Tortelloni rêvait de ce jour là.

 

Est-il heureux, aujourd’hui ?

La réalité du bonheur n’est jamais aussi intense que lorsque l’on rêve, le téléphone sonna.

Allo ?

Vous avez demandé à être réveillé, Monsieur.

 

 

 

Ah oui, être réveillé, se réveiller, un moment déjà qu’il n’a plus le corps chaud d’elle contre lui, comme c’est étrange la vie de l’homme moderne ! Ce matin, une porte ordinaire s’ouvre : à nouveau Armand est de la grande famille des travailleurs, oui mais, oui mais voilà, jamais content, l’homme, l’homme n’est jamais content, heureux, qu’est-ce que cela veut dire, heureux d’avoir un travail, est-ce cela le bonheur ? n’était-ce donc pas de vivre aux côté d’une épouse, de voir grandir son enfant ? Le bonheur est-il réglable, normalisable ?

L’épouse a renié l’époux, la norme n’est plus de se soutenir en toutes épreuves, de vivre l’un pour l’autre la norme aujourd’hui est du chacun pour soi, pourquoi une femme supporterait-elle de vivre à côté d’un louseur, une femme cela pleure, cela craque, cela s’enfuit, cela devient ménagère monoparentale corvéable à merci par les zemployeurs et cheftaines, cela devient soumis aux délégués syndicaux et aux fonctionnaires totalitaires. Elle aurait pu patienter, attendre d’abord des retours de fin de semaine, des projets de nouvelle maison, une nouvelle idée de foyer à construire.

Une pensée pour Myriam qui devait prendre son chocolat chaud, pense-t-elle à lui ? Les demoiselles sont généralement indifférentes aux soucis des parents. Elles sont encore un autre monde dans ce monde de boîtes empilées superposées imbriquées et cependant jamais vraiment solidaires, camarades habitudes, elles ne veulent pas vivre de changement de vie, il n’y a pas encore de tournant à prendre, l’école, le bahut, c’est quoi la vie, une ligne de coke … Les copains d’ici sont super, on est amis, on a plein d’amis sur Face, sur Sky, sur Blok …

La salle du petit déjeuner est confortable, il s’est habillé « au mieux », le premier contact avec le personnel de la "Tractaf" est important, décisif. La première impression, le premier contact fondent le premier jugement. Armand Tortelloni sait qu’il sera jugé, classé, catalogué dans les esprits et dans les cœurs de ses colistiers et employés. Il faut tout de suite donner le ton : l’entreprise est une communauté d’hommes liés par un même objectif; sa mission: l’animer en action collective pour amener le profit espéré par les actionnaires, développer les programmes, , maintenir et créer des emplois; pour réussir : faire circuler l’information, personne ne doit être tenu à l’écart - tout doit être clair pour tous - chaque personne doit pouvoir se situer, juger, comprendre; les hommes:

 

 

 

Aucune ressemblance avec le siège de Birmingham, pas plus avec celui de Bruxelles, ici dans la banlieue strasbourgeoise, à quelques encablures de la dynamique allemande, dans un virage boisé, la Tractaf est un bâtiment moderne de deux étages qui se dresse en proue de vaisseau devant un hangar de grandes dimensions. Devant une pelouse impeccable, tracée au cordeau, tondue comme un green de golf, un parking très structuré, la direction, les cadres, les employés, les ouvriers. Sur l’image carte postale, un fond de peupliers aux feuilles automnales laisse passer un ciel bleu gris.

Derrière le hangar, deux longues bandes de macadam courent vers un bosquet relevé par un talus, l’horizon de ce côté s’arrête là.

La clôture de fil plastifié vert s’interrompt entre deux guérites, sorte de corps de garde totalement électronique, on lui donnera dans la journée le petit déclencheur automatique qui fait se lever la barrière rouge et blanc qui scie la route. Pour l’heure, il lui faut s’annoncer dans le parlophone très soigneusement entretenu, posé sur un piquet brun et jaune. Armand Tortelloni, dit-il simplement, la barrière se lève.

La Tractaf dévisage Armand Tortelloni avec ses yeux de verre, l’observe entrer et ranger son véhicule, tout le bâtiment administratif de béton et de verre réfléchissant ne laisse rien transparaître de ses émotions.

 

Il n’y a pas d’enseigne, sobriété et ordre semblent règles. Tout paraît grand ouvert alors que tout est réellement mystérieux, les matériaux bruts sont comme les remparts des cités médiévales, le pont-levis est une porte automatique qui vous fait pénétrer dans un grand hall au centre duquel trône une téléphoniste hôtesse d’accueil, est-ce ici la conciergerie d’une prison ou d’un paradis ? Autour du cercle et aux étages courent les âmes de vivants avec leurs problèmes, ce que les psychologues gourous des temps modernes appellent : le climat social.

 

Le nouveau directeur ressent un léger pincement au cœur, l’artiste aurait dit : j’ai le trac.

Armand Tortelloni est anxieux d’entendre la voix de la jeune femme qui le regarde s’avancer.

Une martienne, pense-t-il, en feignant d’ignorer le casque d’écoute, le micro devant les lèvres, la combinaison moulante aux reflets aluminium et or, les lunettes fumées, l’immense bureau en forme de lune derrière lequel assise sur un fauteuil à roulettes, Ingrid se déplace constamment pour appuyer sur des boutons, taper sur des claviers tout en parlant au vide. Je vais la découvrir tous les matins se dit Armand.

Un zombi pense-t-elle, en feignant de ne pas voir le pantalon hors plis, la chemise mal repassée, la cravate des années cinquante, les chaussures mal cirées, le regard fixé sur l’arrière du décor. Va-t-il entrer par ici tous les matins, quel rite lui faudra-t-il, se fait-il porter du thé à trois heures de l’après midi comme le défunt Monsieur Vandeplas.

 

Ingrid, c’est noté sur une plaquette de verre gravé.

Armand Tortelloni, c’est noté sur la fiche des visiteurs à accueillir ce matin.

 

Je vais donc passer au-delà d’Ingrid un grand nombre d’heures durant lesquels je ferai quoi, quoi exactement : L’avenir est imprévisible et le destin énigmatique.

Bonjour Monsieur dit la dame chez qui Ingrid a convoyé le nouvel arrivant.

La secrétaire (c’est écrit sur la porte du bureau) est souriante et dévouée : elle propose une tasse de vrai café, pas celui de l’automate qu’on trouve à l’entrée du couloir numéro 3. Il faudra patienter un peu, Monsieur Davies va arriver mais il vient de me prévenir d’un soudain embouteillage qui encombre le pont de Khel.

Armand reste discret, pourquoi dire qu’il ne soupçonnait pas que John logeait de l’autre côté de la frontière.

 

Edmée

 

 

 

La secrétaire aussi est discrète, elle dit que tout le monde ici l’appelle Edmée, que tout le monde s’appelle par son prénom, elle répond aux questions générales, ne ragote pas, secrétaire : gardienne du secret.

Ainsi donc, Edmée est heureuse de son travail qu’elle fait depuis douze ans, eh oui, le temps passe si vite n’est-ce pas, elle est entrée au poste qu’occupe Ingrid puis est devenue la particulière de Monsieur Davies.

John ?

Oui, oui, sourit-elle mais tout de même c’est aussi Monsieur Davies, c’est lui le patron n’est ce pas, oui, c’est lui, essentiellement, je fais son secrétariat mais j’aide aussi à la comptabilité pour les salaires, en fin de mois et c’est moi qui m’occupe aussi de résoudre les petits problèmes que le directeur chef du personnel n’a pas le temps de prendre en charge… Nous ne sommes pas une grosse boîte, ici, à part Messieurs Davies et Huart, tout le monde circule un peu à plusieurs postes. Un chauffeur peut aussi être un moment magasinier ou dépanneur chez un client, un technicien de la recherche peut être appelé à l’atelier. On n’a guère le temps de s’ennuyer, à la Tractaf.

 

Ici tout le monde fait ce que les project managers et autre branch managers appellent l’enrichissement des tâches, c'est-à-dire, son boulot convenablement. Souvent, le progrès est affaire de vocabulaire et l’invention un retour au passé. Ceux qui croient défricher des terres vierges, renomment simplement l’existant.

Ce serait bien si vous me donniez une liste avec les noms des différents collaborateurs, cela me permettrait de les appeler tout de suite comme si nous nous connaissions depuis toujours, demande Armand en souriant. Edmée s’empresse de tirer un listing et avec Armand, les voici en train de pointer, de surligner, de cocher noms et fonctions. Oui, celui-ci est syndiqué, celui-là est le délégué du comité de sécurité et hygiène, ici votre compagnon de couloir, c’est le bureau qui est en face de celui qui va vous être attribuée par Monsieur Davies. Le directeur administratif se nomme Paul Huart, justement, le voici.

Paul Huart, directeur administratif à la Tractaf n’était pas de ceux qu’Armand avait rencontrés avant d’être embauché. Cet homme là lui déplaît. Il porte un pardessus beige et il tient en main un Chamberlain noir. Il a le physique fragile, l’œil vif l’aspect sévère d’un mormon dépassé par son prêcheur.

 

Il ne s’avance pas franchement dans la pièce, il salue si l’on peut dire d’un signe à la ronde.

Pourquoi cet air triste, hautain ?

Il s’échappe à peine arrivé, traverse le petit hall, se réfugie dans son bureau.

 

Derrière lui, arrive en trottinant, mademoiselle Liliane, jeune demoiselle future vieille fille, c’est la fille de Monsieur Huart, précise Edmée. Rougissante et timide, elle vient au bureau dans la voiture de fonction de son papa, elle porte comme lui un parapluie, celui-là reçu ou gagné lors d’une fancy-fair locale, rouge et orange avec l’inscription Royal canin. Elle habite chez ses parents, ils sont de Hagenau mais ils ont fait construire un pavillon assez cossu sur la route de Colmar à Kayserberg.

Liliane Huart salue Edmée et Armand Tortelloni, du bout des lèvres, elle se dirige vers le vestiaire des dames où elle reste cinq longues minutes.

Ensuite, elle rejoint un cagibi, qui jouxte le bureau paternel, dans le quel elle est censée comptabiliser des tas de choses ayant trait à des affaires complexes concernant les administrations territoriales et autres départements très officiels. La compta, c’est son rayon, bien que tout de même, pas trop. Liliane est sortie d’une école professionnelle avec distinction, son père l’a fait entrer à la Tractaf, elle y est pour l’éternité puisqu’il faut bien gagner sa vie …

John Davies, un peu déçu de ses médiocres performances avait parlé de la changer de poste mais, c’était une affaire comme le Loch Ness, on voyait le brouillard, on parlait de la bête et rien ne se passait.

D’autant plus que cela aura chagriné papa qui en bon administratif avait d’excellentes relations avec ses alter ego du fisc, de la douane, de la SNCF, de la gendarmerie. Paul Huart rencontrait facilement et volontiers ses semblables, fonctionnaires comblés de paperasses à remplir, de formulaires à compléter, de listes à établir en trois exemplaires, de cachets et tampons de toutes sortes à apposer. Huart était peu sympathique mais efficace en étiquetage, répertoriage, assemblage, agrafage. Il était toujours très occupé et le soir venu, cinq minutes avant la fermeture de l’usine, il s’empressait de mettre au coffre son travail de la journée.

Paul Huart, homme dévoué à John Davies, conservait donc jalousement sur lui la clé du coffre de l’usine, ce qui devait lui procurer une jouissance particulière.

 

Voici le patron, déclara Edmée.

John Davies marche d’un pas gaillard sur le tarmac, franchit l’entrée, salue Ingrid, cet homme de grande taille est intelligent, cultivé et fin, il a le regard vif, mobile. Il affiche toujours le sourire qui convient, jovial avec les confrères et les administrateurs, sévère avec le petit personnel, chaleureux avec le futur client.

Il entre décidément mais sans hâte. Il embrasse d’un regard circulaire toutes les scènes qui se déroulent dans les locaux où il pénètre. Sûr de lui, tranquille et à l’aise. D’un geste ample, il invite Armand Tortelloni à le suivre.

 

 

John Davies

Dans un magnifique bureau tout d’acajou, John Davies salue son nouveau collaborateur d’une double poignée de main, diplomatique et confraternelle.

Vous avez fait bon voyage ? Je suis content que vous soyez bien arrivé. Vous êtes bien logé ? Vous avez, je pense, déjà fait connaissance avec Edmée, vous avez vu monsieur Huart et mesdemoiselles Liliane et Ingrid ! Tout cela est fort bien, alors, qu’allons-nous faire aujourd’hui pour votre première journée ?

Davies n’a pas établi de programme précis pour son nouveau collaborateur. Il n’est pas homme de programmes, de calculs ou de plans. C’est un être impulsif et spontané qui marche à l’instinct, au feeling – le mot n’a pas cours par ici où l’on baragouine plus volontiers des patois alsaciens qui ressemblent à l’allemand. John est homme d’inspiration, d’improvisation, sa force c’est l’analyse synthétique instantanée. Il improvise. Il combine. Il ruse. Il joue. Il déjoue. Il prend position, il décide !

Armand Tortelloni est face à sa propre antithèse, John Davies est son antimatière, l’exact revers de sa personnalité.

" Ah ! Avant que j’oublie ! s’exclame John Davies. Notez le bien ! Je vous retiens pour déjeuner ce midi, je vais vous faire déguster des produits régionaux fameux. ".

Armand Tortelloni hausse un sourcil, va rétorquer … se ravise … s’il n’attendait pas un programme serré et espérait une prise de contact à la bonne franquette avec les autres cadres … bah ! ce sera pour l’après-midi, il trouverait bien lui-même le moyen de faire rapidement connaissance avec tout le monde, en définitive, une invitation à déjeuner de la part du big chief, c’est de bonne augure. Après tout ce temps passé à mendier, il avait fini par oublier le monde des bonnes manières.

Charmant et charmeur, John cherche à séduire son interlocuteur. Armand Tortelloni encaisse un compliment inattendu : Pas de soucis ! Avec votre bagage et votre expérience, vous viendrez à bout de nos petits problèmes. Je sens que vous avez la baraka.

 

Voilà un patron vachement optimiste, se dit Armand Tortelloni, en pensant à la note de frais que Huart devra approuver. Comment deux êtres aussi différents que John Davies et Huart peuvent-ils se supporter ?

Comme s’il l’avait deviné : Monsieur Huart est un atrabilaire, mais on peut compter sur lui. Il est très consciencieux, remarque, sur un ton doux, John Davies.

 

La " Tractaf "?

Une petite affaire malgré un aspect international, nous sommes tout à fait indépendant de l’Arabie et n’avons que des relations agréables avec Birmingham et Bruxelles, l’usine ici est facile à mener et les affaires sont intéressantes. Vous verrez on se prend au jeu. Huart vous dira que les comptes d’exploitation pour l’an prochain sont prévus en légère hausse et positifs. Dans la conjoncture actuelle c’est fort bien. Davies est enjoué, il avale un filet de sandre en expliquant à Armand qu’ils sont passé près de l’Aubette où se tenait autrefois un très bon restaurant mais les temps changent n’est-ce pas. De la place Kleber ancienne, reste le panache de cette aubette du 18eme mais ici, à la maison Kammerzell c’est devenu vraiment gourmet depuis que Guy-Pierre Baumann a fait de cet établissement, une brasserie de luxe. Manger une choucroute poissons dans ce décor tout en boiseries alsacienne, quel plaisir n’est-ce pas. ?  Bien que construite en 1427, c'est en 1467 et 1589 qu'elle apparaît sous son visage d’aujourd’hui.

 

Alors ? Délicieux n’est-ce pas, demande John.

Vraiment, oui dit Armand qui timidement explique qu’il faudra qu’on lui donne quelques cours particuliers : la construction de drones mérite que j’en sache un peu plus.

Pas d’impatience, mon cher, pas de précipitation, ce n’est qu’affaire de mécanique, de petite aviation, cela ressemble à des jouets, pour diriger une entreprise comme la " Tractaf ", il n’est pas nécessaire de plonger ses mains dans l’huile de coupe Voyez les miennes ! répond John Davies en tendant ses mains de rugbyman, d’étrangleur pense Armand...

En effet, pas des mains d’ouvrier sidérurgiste.

L’usine tourne, bien entendu, il y a parfois quelques petits soucis de personnel, comme partout, mais rien de grave. Des réactions épidermiques du tout venant sans conséquences. Nous en reparlerons en situant les uns et les autres plus spécialement dans le courant de la semaine. Je ne suis moi-même pas ingénieur mécanicien, je n’ai de bonnes connaissances qu’en artillerie, ma formation est celle d’officier pour sa très gracieuse majesté britannique. C’est le hasard qui m’a mené d’une garnison peu reposante aux Falklands, les Malouines, vous situez ? à l’agriculture, d’abord un stage chez David Brown puis un autre chez Bettles, et puis cette usine où nos actionnaires saoudiens et nos amis belges sont intéressés à la bonne marche de notre affaire. La " Tractaf " c’est l’amorce, pour eux, d’un débouché sur le marché français voire africain du traitement d’un tas de maladies des cultures. Nos actionnaires et partenaires pensent ainsi devenir des fournisseurs privilégiés sur des marchés en expansion. Tester les produits chez nous et exporter en Asie mineure, en Afrique, qui sait aux États-Unis, vous vous rendez compte du potentiel, mon cher Armand !

 

En revenant au parking de l’usine, Armand pense que son avenir paraît enfin assuré. Nous allons tout de même à l’atelier dit John en prenant son téléphone mobile :

Allo, Paul ?

Passez donc à mon bureau pour faire connaissance avec Monsieur Tortelloni et lui servir de guide, il souhaite se rendre compte du foutoir dans lequel il vient de mettre les pieds, ajouta Davies en raccrochant, sourire aux lèvres en direction d’Armand.

Armand un peu déçu pense que son interlocuteur se débarrasse déjà de lui en le confiant à un sous-fifre.

 

 

Le personnel

 

Hanser, Paul Hanser, deux mots sèchement exprimés comme dans le fameux Bond, James Bond.

Paul Hanser va bientôt prendre sa retraite, Armand l’a lu dans les fiches du personnel. Il est le seul véritable « ancien » de la boîte avec Paul Huart, les popols, sourit en lui-même Tortelloni. Ce Paul Hanser a commencé au bas de l’échelle, gamin apprenti devenant successivement ouvrier, spécialiste, mécanicien, il sait tout faire dans l’atelier où se construisent de minuscules petits objets volants, on dirait un atelier de modélisme pour petite aviation, quelle différence ?

Ici, nous concevons tout ce dont ils ont besoin dans leurs laboratoires, là-bas en Campine et nous expérimentons chacun des outils que les ingénieurs dessinent, chaque appareil fait l’objet des soins les plus attentifs.

Hanser montre à Armand comment les tôles et les fontes entrent dans l’atelier, le « quality contrôle » de base puis les découpes, le fraisage, le tournage, la mise en place, l’ajustage, les différentes phases de montage et les mises en boîte comme il dit, l’emballage des appareils pour leur expédition en Angleterre où dit-il on y ajoute les réservoirs prévus et où l’on procède aux essais finaux. Aucun appareil n’est jamais revenu annonce fièrement Paul Hanser, chef d’atelier.

Les ouvriers de la " Tractaf " sont, déclare Paul, pour la plupart de bons mécaniciens, mais assez difficiles à commander, ils sont jeunes, presque tous sont des étrangers en instance d’avoir leurs « papiers », ils parlent peu ou pas le français, ils sont parfois versatiles, il y a aussi parmi eux un délégué syndical casse-pieds, ah ! les syndicats ajoute-t-il !

 

La vie du chef d’atelier aux prises avec « une bande d’énergumènes syndiqués » fait sourire Armand Tortelloni puis à la réflexion, il espère que cela ne se passe pas si mal parce que c’est lui désormais le responsable.

D’ailleurs Hanser poursuit : " Comme vous êtes nouveau, ils vous écouteront, peut-être ? " Il dénonce alors la couardise des représentants du personnel face aux syndicats et reconnaît qu’il n’ose pas les affronter, à cause des risques de grève. Il craint la grève. " Monsieur John Davies n’aime pas cela, la grève. Depuis que l’usine est aux mains d’actionnaires qu’on ne connaît pas, des gens qui ne sont même pas d’ici, des Belges, des Anglais, des Saoudiens, il paraît qu’il y a même un Libyen dans le grand conseil, la grève c’est très mal vu.

 

Maintenant, ce n’est plus comme avant. L’avenir qui semblait rassurant à Armand inquiète le vieux chef métallo.

" Et que pense de cette ambiance monsieur John Davies? " s’étonne Armand Tortelloni.

Paul Hanser lève les bras, geste vague et symbolique. Il préfère se taire plutôt que d’accabler son" patron ", homme rusé et matois. Lui, il a choisi de se proposer à la direction de la filiale qu’on a installée en Namibie. Il y a d’ailleurs embauché deux bons contremaîtres qui faisaient des miracles ici. Ici, en Alsace, qu’est ce que vous voulez qu’on fasse, les Allemands concurrents sont en face, tous ces immigrés, ça ne leur fait ni chaud ni froid, eux, ils viennent de nulle part et ça leur est égal de s’en aller ailleurs. Si on doit fermer, c’est le cadet de leurs soucis.

 

Premier jour et on me parle déjà de fermeture pense Armand, décidément le monde du travail est curieux, où que l’on soit.

 

Il pense aussi que ce n’est peut-être pas plus mal que le vieux chef prenne bientôt sa retraite. Il le remplacera par un jeune à poigne.

 

 

 

 

(à suivre)

 

 

 

Texte provisoire

http://xianhenri.be/Ecritures/feuilleton/453 Tractaf Armand.htm

Indications diverses concernant le personnage et le milieu :

http://xianhenri.be/Ecritures/feuilleton/armand

 

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