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Internet autres
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Héberger
ses vidéos sur YouTube ou utiliser un compte Hotmail, est-ce encore
Internet ? A l’origine, le net a la particularité d’être un réseau où
rien n’est centralisé, où les données ne sont pas stockées dans un seul et
même endroit. Or pour Benjamin Bayart, président de FDN (French Data Network), le
plus vieux fournisseur d’accès Internet français, cette structure est en
danger. Selon lui, un ensemble de décisions politiques, économiques et
techniques tendent à transformer, depuis quelques années, Internet en réseau
finalement proche du Minitel. Parallèlement il dénonce les atteintes à la neutralité
du net. Notamment par les projets de loi de filtrage actuellement en
préparation par le gouvernement français : Loi Création et Internet,
Charte de confiance, etc.
Lors des rencontres mondiales du
logiciel libre d’Amiens, en juillet 2007, Benjamin Bayart exposait son propos
lors d’une conférence, intitulée Internet libre ou
Minitel 2.0, dont la vidéo a depuis été très consultée. Et
nous a donné envie de le rencontrer.
Qui a intérêt à transformer
Internet en Minitel ?
Tout le monde. Car Internet représente une révolution, au même titre que l’imprimerie.
Et les gens à qui
Internet fait peur sont à peu près les mêmes à qui l’imprimerie faisait peur.
Tout d’abord, ce sont ceux qui ont un business en place. Les éditeurs de DVD
ayant remplacé les moines copistes. Ensuite les politiques, qui préfèrent que
le peuple se taise. Lors
du traité européen, c’était le seul lieu de contestation. Et
finalement les gens ont voté non. Cela concernait 10% de la population, ça
n’a donc pas eu un réel poids électoral, mais c’est un reflet. Internet est
une fenêtre d’expression. Or
les politiques préfèrent le modèle TF1 qui calme les esprits, comme nos rois
n’avaient pas envie qu’on diffuse du Voltaire ou du Montesquieu.
Enfin, ce sont les marchands de tuyaux qui ont tout un intérêt à un Internet à péage
où les contenus sont contrôlés et bien rémunérés.
La faiblesse du Minitel était qu’il
était un réseau centré. L’avantage d’Internet est d’être décentralisé. Et
même acentré. C’est ce qui fait tout la différence entre Internet et les
autres réseaux. Et ce qui permet à chacun d’innover. Là, on est à
cheval entre les deux. Il y a une citation de Linus Tovalds (créateur du
noyau Linux) qui disait en 1995 : « les
backups c’est pour les fillettes, les vrais hommes mettent leurs données sur
un serveur FTP et laissent le reste du monde créer des miroirs. »
Or si vous regardez le noyau Linux, son code source est un paquet de données,
au même titre qu’un film ou qu’un livre, dont toutes les versions, depuis la
première en 1991-92, sont sur le net. Comme elles sont librement copiables,
il y en a des centaines de milliers de copies. Chacun de ces sites peut
disparaître, on ne perdra jamais son contenu.
De l’autre côté, il y a la
bibliothèque numérique : je n’ai pas le droit de faire de miroir pour
que les données ne se perdent pas. Tout est gardé sur un gros ordinateur
central en espérant que ça ne crame pas. Comme dans la scène de Rollerball où un
scientifique gueule contre un ordinateur : « Cette
saloperie m’a perdu tout le XIIIe siècle ! » C’est du
Minitel. C’est tout le contraire d’Internet, et c’est très dangereux. On sait
que la bibliothèque d’Alexandrie, ça finit toujours par brûler.
On le sait, mais on
continue ?
Oui. Et ça n’est pas une question
neutre de savoir si, le savoir de l’humanité, on va le garder ou on va le
perdre comme des cons. Par exemple, la Nasa n’est pas capable de relire les
vidéos des différents alunissages. Ils n’ont plus de magnétoscope capable de
lire le modèle de bande magnétique sur lequel ils les ont enregistrés. Ils
ont des copies, mais plus accès aux bandes originales. Et ça plaide pour deux
choses. Un : des formats ouverts et standardisés. Deux : le droit
de les copier. Quand je reçois un DVD de chez Amazon et en fait une copie pour
mon lecteur portable, j’en fait une copie privée. Ce qu’on essaye de
m’empêcher de faire. Mais je fais un boulot de conservateur à ma petite
échelle puisque je fais la copie d’un savoir qui se perdra d’autant moins. Et
plus on fait de copies, moins il se perdra.
Quel est le danger de cette
centralisation ?
Les deux modèles ont toujours cohabité, et il y a besoin de deux. Le modèle
du Minitel, ça sert à faire des sites de rencontre, ou ses courses sur le
net. Là où il faut un point de centralisation. Mais ce qui faisait la
spécificité d’Internet est en train de se faire vampiriser par le Minitel.
Autant il y a de très bonnes raisons pour que le site de la SNCF soit
centralisé, autant il n’y a aucune raison que le mail soit centralisé chez
Google ou Hotmail. Un serveur mail, c’est un ordinateur qui est moins
puissant qu’un téléphone portable d’aujourd’hui. Ca coûte moins cher qu’un
iPhone.
Les blogs hébergés gratuitement, ça
n’est pas gratuit. C’est intéressé. Ces gens ont l’intention de vendre de la
pub mais ils n’ont pas de contenus. Pour capter le temps de cerveau
disponible, eux n’ont pas les séries télé, ils ont les blogs des
particuliers. Et c’est pervers, car héberger son blog chez soi ça ne
coûterait pas cher.
Tout le monde ne peut pas avoir
un serveur chez lui ?
C’est une fausse approche. A l’heure actuelle, ce qui empêche de le faire, ce
sont des problèmes très mineurs, mais que personne ne souhaite régler.
Quel genre de problèmes ?
Le A de ADSL, qui veut dire
asymétrique et fait qu’on ne peut pas émettre. Quand je le disais il y a 4 ou
5 ans à mes collègues — j’ai eu l’occasion de travailler chez quasiment tous
les principaux fournisseurs d’accès Internet de France —, ils me
répondaient : « peu importe les gens n’ont pas envie d’émettre ».
Mais ce n’est pas vrai. Ma mère veut pouvoir envoyer des photos par mail sans
que ça mette une demi-heure.
Pourquoi ce choix de
l’ADSL ?
Avoir décidé que l’ADSL soit moins cher que la SDSL, et que la SDSL ne soit
disponible que dans des offres professionnelles, c’est du pur choix
marketing. Techniquement, un modem SDSL coûte le même prix à fabriquer qu’un
modem ADSL. Mais on a simplement considéré que madame Michu avait envie de
consommer, et pas de produire. Ce qui change forcement notre approche du
réseau. Si on avait toujours vendu des voitures sans place à l’arrière, on
n’aurait jamais considéré que c’est un mode de transport familial. Et
forcément le consommateur s’adapte. Il y a une chose fausse en économie qui
est de dire que c’est le client qui fait le marché, alors que c’est le marché
qui fait le client. Vous n’achetez pas ce que vous voulez, mais ce qu’on vous
propose.
A lier au manque de
concurrence ?
On parle partout de
concurrence non faussée, mais on ne la pratique pas. Par exemple, en
téléphonie portable. Il y a un moment où ça ne peut plus être une coïncidence
qu’on ait les tarifs les plus élevés d’Europe alors que c’est chez nous qu’il
y a le moins d’opérateurs. Je veux bien qu’on dise que c’est
parce qu’on a investi et qu’on a le plus beau réseau du monde, sauf que le
téléphone mobile marche aussi mal à Paris qu’à Londres. Mais, à Londres, il
est moitié moins cher. Et il marche aussi mal à Londres qu’à Tokyo, sauf qu’à
Tokyo il est deux fois moins cher qu’à Londres. J’aimerais bien comprendre
pourquoi !
Pour Internet, par contre, on
n’est pas mal lotis ?
C’est un des points sur lequel le marché français est encore extrêmement
compétitif. Et c’est lié à un seul facteur. Au fait que Xavier Niel [patron
de Free, ndlr] est un emmerdeur. Lui sait ce que ça coûte à fabriquer. Il a
les bonnes méthodes permettant de fabriquer ça vite et pas cher. Et il
force tout le monde à lui courir derrière avec des méthodes que le monde de
l’industrie considère comme des méthodes de voyou.
Lesquelles ?
En informatique, quand on a besoin de faire quelque chose, il y a deux
solutions. Soit on a énormément d’argent, soit on a énormément de
compétences. Pour son système d’information qui gère les abonnements, Niel a
fait en sorte que ça ne lui coûte pas cher. Il a embauché quelques
ingénieurs, qui sont a priori suffisamment payés pour ne pas avoir envie de
partir, et à qui on a passé tous les caprices. Par exemple de dire non à
« l’offre marketing avec trois mois gratuits sauf qu’après Noël, ça sera
deux et demi… ». Ca veut dire qu’ils ont un système relativement
rudimentaire qui ne coûte rien par rapport à celui d’un opérateur classique.
Et cela représente une économie colossale. Il faut savoir que les grands
groupes (Numéricable, Neuf, Vivendi, Orange, etc.) ont des systèmes d’information
qui, pour les plus petits d’entre eux, se comptent en centaines de millions
d’euros, et pour les plus gros, en milliards.
Dans votre conférence, vous
revenez sur une affaire peu médiatisée entre Free et Dailymotion en 2006…
A l’époque, Free avait une politique très ouverte de peering. Le peering
étant un échange de trafic entre deux réseaux par un point de connexion
commun. Ce type d’accord est généralement gratuit. Free échangeait donc avec
n’importe qui se présentait « dans la même salle » qu’eux et avait
du trafic à échanger. Vers 2003-4, ils ont commencé à arrêter, officiellement
pour des raisons techniques. C’est-à-dire qu’ils en avaient marre de gérer du
peering avec des tout petits réseaux. Car mine de rien quand il y a le point
de peering qui tombe en panne, il y a une alarme qui se déclenche et
quelqu’un qui doit se lever la nuit pour regarder si c’est grave ou pas. Et
puis, ils en sont venus à faire comme les autres grands opérateurs. A
dire : pour échanger du trafic, il faut que tu fasses au moins telle
taille.
Pourtant Dailymotion rentrait
dans les critères ?
Oui. Mais Free n’avait pas envie d’assurer cette qualité de service pour que
ses abonnés puissent aller voir ce site-là en particulier qui pompe beaucoup
de débit. Et donc, il a décidé d’arrêter de transporter le trafic de
Dailymotion s’ils ne payaient pas. C’est une forme de prise en
otage qui jusqu’ici ne se faisait pas. Free l’a fait. Et ça c’est vu, car une
partie de la négociation a été résolue au grand jour. Sur une mailing-list,
le directeur technique de Free [Rani Assaf, ndlr] est venu expliquer pourquoi
ils en avaient marre de transporter à l’œil une masse de données. Ce qui est
un point de vue complètement faux. Il ne transporte pas à l’œil, il est payé
par ses abonnés pour ça !
Tout le monde cherche à être
payé par les deux bouts ?
Oui, et c’est lié à une erreur relativement grossière dans le modèle
économique. Ca coûte combien un mégabit ? Certaines publicités proposent
« 30 mégas à 20 euros », ça fait 1,50 euros. Numéricable a fait une
offre de 100 mégas à 20 euros, ça fait vingt centimes. Donc un mégabit, ça
vaut entre 20 centimes et 1,50 euros selon les marques. De mon côté, je sais
que le mégabit, même acheté en très gros volumes, ça se vend environ 4-5
euros. Je ne vois pas comment on peut acheter quelque chose 4 ou 5 euros, et
le vendre 20 centimes.
En fait, on a considéré que les
gens n’utiliseraient pas leur connexion Internet au maximum tout le temps. Ca
relève du bon sens. Et donc ils ont ponctionné mais en faisant une hypothèse
de consommation qui est à peu près ce qu’on constatait en 2001-2002.
Or le prix de vente n’augmente pas
car le marché est serré. Donc les opérateurs continuent à vendre au même
prix, le coût de fabrication augmente, et les marges qui étaient
dangereusement faibles risquent de devenir négatives. Ils doivent donc
chercher des ressources ailleurs. Par exemple en vendant un anti-virus à cinq
euros par mois, alors qu’il vaut 40 euros dans le commerce. Ou en allant
taper dans les revenus des gens qui vivent sur la publicité.
Résultat ?
Dailymotion paye ! En fait, ils avaient deux solutions. Soit ils
acceptaient, soit ils payaient la bande passante chez Free, ce qui aurait
couté beaucoup plus que ce que leur demandait Free. Et quand France Télécom a
menacé de faire pareil, Dailymotion a payé. Et quand Neuf a dit moi aussi,
idem. C’est une question de rapport de force.
YouTube paye également ?
Si Free essayait de le faire avec Google, Google exploserait de
rire, et dirait « c’est très simple, tu vas disparaître du
réseau ». Ils ne se le permettent qu’avec ceux qui sont suffisamment
gros pour consommer de la bande passante, mais suffisamment petits pour qu’on
puisse marcher dessus.
Peut-on encore parler de
neutralité du net ?
Pour le moment la neutralité du net existe encore un peu. Mais
c’est un pied dans la porte. Et il y a des menaces beaucoup plus graves sur
la neutralité. Comme Hadopi, le Paquet Télécom ou le filtrage de la
pédo-pornographie. Premier point, et c’est une première, le législateur va
imposer aux opérateurs télécom quelque chose qu’ils ne font pas
naturellement. C’est tout à fait différent par exemple de la conservation des
logs de connexion qui sont des données que les opérateurs ont de toute façon,
pour des raisons techniques — sauf que d’habitude ils jettent—, et que la loi
demandent de conserver au moins un an. Alors que là on va demander aux
opérateurs de mettre en place une infrastructure qui permet de filtrer.
Pourtant aujourd’hui aucun
système de filtrage n’est efficace ?
Non, aucun système de filtrage ne marche. Le rapport de Christophe Espern pour la Quadrature du Net
est très clair là-dessus. De plus, quelle que soit l’infrastructure choisie,
on va compter sur les opérateurs réseau pour la mettre en avant. Or il y a
une directive européenne qui dit que si on force quelqu’un, par la loi, à
faire quelque chose, on se doit de le payer. C’est-à-dire que si l’Etat vient
créer une distorsion du marché pour ses besoins propres, il doit le financer.
Dans la discussion, il est certain que les opérateurs vont être d’accord à
condition que, soit l’Etat finance cette infrastructure, soit qu’il leur
laisse l’amortir. C’est-à-dire le droit de s’en servir pour ce qui veulent.
Au début, ça sera pour une raison « neutre » : faire des
statistiques, empêcher le téléchargement illégal, etc. Ensuite, vous vous
pouvez être sûrs que sur le réseau de Vivendi on filtrera les vidéos de
Bouygues.
Car après le rapprochement
fixe-mobile-Internet, qui est quasiment fini, le rapprochement d’après, c’est
entre l’industrie du loisir et l’industrie du réseau. Orange qui s’intéresse
aux contenus. Chez Vivendi, ça se fait déjà depuis plus longtemps.
Et personne pour s’y
opposer ?
Si ça intéresse les gens, ça fera scandale, il y aura marche arrière. Mais
qui va le dire ? Qui va expliquer à Madame Michu que si son Internet ne
marche pas bien, c’est parce que son opérateur a choisi que ça ne marche pas
bien ?
Comment le filtrage est-il mis
en place ?
Il y a quelques années, un peu dans la foulée du 11 septembre, on a dit qu’on
pouvait mettre en place, dans les cas d’affaires terroristes, des écoutes
téléphoniques sans passer par un juge mais en passant directement par une
autorité spéciale. Une personne habilitée au ministère de l’Intérieur. On a
donc des lois d’exception pour traiter le terrorisme. Et c’est exactement ce
qu’on est en train de transposer dans la loi Hadopi.
En septembre, des policiers et
gendarmes me disaient eux-mêmes : si on fait passer le filtrage sur la
pédo-pornographie, vous pouvez être certains que huit jours après, c’est
transposé à la musique. On part de « terrorisme » pour dire ensuite
« téléchargement illégal » pour filtrer The Pirate Bay et attraper
les gamins avec. C’est-à-dire qu’on va traiter les gamins sur les mêmes
textes de loi que les terroristes. Or on sait que toutes ces méthodes de
filtrage sont contournables. Donc on va avoir une multiplication de réseaux
clandestins où on ne pourra rien repérer, avec 99% de gamins qui téléchargent
et 1% de terroristes et de pédophiles.
Pour quels résultats ?
Il y a des exemples testés sur des réseaux qui structurellement ne
ressemblent absolument pas au nôtre, par exemple en Norvège. Mais quel est
le but recherché ? Les policiers et gendarmes français qui travaillent
sur ces dossiers m’ont expliqué qu’ils ne cherchent pas à attraper les
pédophiles, ils ont déjà des techniques pour ça, mais à filtrer à la base
pour empêcher que les gens tombent dessus, s’y habituent, et finissent
pédophiles. Or si je leur demande si le nombre de cas de pédophilie a
statistiquement baissé en Norvège, ils ne savent pas me répondre.
Pour résumer, les opérateurs
voudront s’en servir pour faire autre chose, l’État voudra s’en servir pour
faire autre chose, et pour le moment, personne n’a fourni un chiffre prouvant
que cela soit efficace. C’est une situation relativement inquiétante.
http://www.ecrans.fr/
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