


LA SCIENCE est en quelque sorte la plus prodigieuse des aventures humaines. Grâce
à ses connaissances scientifiques, l’homme a appris à dominer la terre, à vaincre
ses concurrents et ses ennemis; il en est arrivé à construire des sortes de muscles,
des genres de cerveaux plus puissants que ses propres muscles et que son intelligence.
Or, la science connaît des progrès sans cesse nouveaux, des bonds en avant de plus
en plus rapprochés dans le temps. Chaque génération assiste à des mutations et la
courbe de ces changements adopte une pente croissante. Jusqu’à quelles cimes conduira-
L’explosion scientifique amorcée au 16ème siècle est historiquement un phénomène
unique. Quelques civilisations — la mésopotamienne, la gréco-




LE MESSAGE DE LA SCIENCE.
(Jean Rostand)
« Comme tout animal supérieur, l’homme est un agrégat de plusieurs trillions de cellules… il apparaît comme un édifice prodigieusement complexe d’électrons, qui doivent à la forme particulière de leur groupement le singulier privilège de pouvoir affirmer leur existence… C’est là que se préparent les plus hautes manifestations de l’esprit : le génie de Newton, les angoisses d’un Pascal….
Il semble bien du reste, que cette pensée ait pour seule fonction d’assister au jeu de la machine qu’elle a l’illusion de commander. L’acte dit volontaire se réduit vraisemblablement à une résultante de réflexes…Les plus graves décisions morales, où l’homme attache tant de prix, apparaissent alors comme de purs effets des stimulations sociales, et quand il croit se soumettre librement aux impératifs sacrés qu’il croit s’être choisis, il n’est qu’un automate qui s’agite conformément aux intérêts du groupe dont il fait partie.
D’où vient l’homme ? Sa formation fut rigoureusement fortuite. Accident entre les accidents, il est le résultat d’une suite de hasards, …. Il naquit sans raison et sans but comme naquirent tous les êtres, n’importe où…D’une lignée animale qui ne semblait en rien promise à un tel destin, sortit un jour la bête saugrenue qui devait inventer le calcul intégral et rêver de justice. Certes, à se souvenir des ses origines, il a bien sujet de se considérer avec complaisance. Ce petit fils de poisson, cet arrière neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu.
Un jour, en ce minuscule coin d’univers sera annulé pour jamais la pitoyable et falote aventure du protoplasme. Aventure qui déjà, peut –être, s’est achevée sur d’autres mondes. Et partout soutenue par les mêmes illusions, créatrices des mêmes tourments partout aussi absurde, aussi vaine, aussi nécessairement promise dès le principe à l’échec final et à la ténèbre infinie….
Tel est le message de la science. Il se peut qu’une science toute puissante réussisse
, en définitive, à créer ce nouvel homme adapté à l’humain, satisfait de n’être que
ce qu’il est, comblé par son destin étroit, guéri de tout rêve qui le dépasse. Mais
il se pourrait aussi que l’humanité fut, dans son ensemble, incapable de soutenir
la vérité de la science. Vérité ardue, accablante, oppressante… Parmi ses zélateurs
eux-
La vie et ses problèmes. P. 199.sq 1938. Flammarion.
