En 2008, les femmes étaient à la hauteur de
leur réputation de femmes. Elles traînaient au lit, nues. Elles auraient voulu
réussir leur vie de couple. Et réussir sa vie de couple, c’était par exemple
boire un bon café en amoureux au petit-déj. Un vrai bon café, avec des
croissants, des pains au chocolat, des tartines, des fruits. Mais voilà :
les femmes étaient des femmes. Incapables de doser, de mesurer, d’appréhender
quoi que ce soit de cartésien : or la quantité de café en poudre à verser
dans un filtre, c’était cartésien. Terriblement cartésien. Les femmes,
paniquées, saupoudraient en faisant paf
paf sur le rebord de la cafetière. Un
léger mouvement du poignet plus tard, stupeur ! un
gros caillou de café aggloméré s’écrasait dans le filtre. Elles tentaient (à la
main, personne ne les voyait) de remettre un peu de poudre dans le contenant.
Trop tard. Le café était foutu. Le lendemain, chats échaudés, elles étaient
plus prudentes. Mais dans la chambre, l’homme faisait la grimace. La sentence
était sans appel : jus
de chaussette, pipi de chat, café américain, autant de cruels
synonymes. Bientôt,
l’homme en avait marre de tous ces compromis et approximations quotidiennes.
C’était le divorce.
Alors arrivait le publicitaire, bienfaiteur
de l’humanité. Le publicitaire s’était dit : et si corrélation secrète il
y avait ? Si réussir
son couple, c’était d’abord réussir son café ? C’était un peu
l’œuf et la poule : le publicitaire ne savait pas qui avait commencé, mais
il sentait qu’il y avait un lien entre un café non réduit aux acquêts et une
vie de couple à l’arôme subtil.
Elle était dodue. Nue, en culotte à dentelles
multicolores. La bague au doigt. Une bretelle de soutien-gorge laissait deviner
une poitrine généreuse. Des cheveux châtain lissés, des mèches d’un blond
douteux. Des ongles manucurés rose pâle. (Rassure-toi, lecteur de 2043 !
Elles n’étaient pas toutes aussi moches à l’époque). Lui arborait un t-shirt
blanc ; on devinait un caleçon gris. Mais l’alliance ? Pas
d’alliance. Car au début du vingtième siècle, lecteur de 2043, souvent les
hommes mariés cachaient leur main gauche sous leur bras, pour que le doute soit
permis. Les draps étaient blancs. Ils mangeaient à plat ventre. De deux choses
l’une : soit ils avaient tourné de 180° et mis leurs gros pieds sales sur
leurs oreillers, soit ils dormaient dans un lit adossé dans le vide, chose rare
- puisqu’au début du siècle, époque arriérée s’il en est, le livre en papier
existait encore : alors les hommes avaient besoin de soutenir leur dos
contre une paroi pour porter ces gros objets aux pages lourdes et tranchantes.
Les questions fatidiques étant : qui
s’était levé pour préparer le petit-déjeuner ? Qui disait à l’autre « délicieux, ton
café ? »
PREMIÈRE VERSION : Elle se levait, nue.
Elle apportait du raisin, une pomme et un kiwi parce qu’on lui disait de manger
cinq fruits et légumes par jour, mais c’est vers la tartine généreusement
recouverte de beurre et de confiture à l’abricot qu’elle tendait la main. Les
cinq fruits et légumes par jour, elle se contentait de les regarder. Elle
n’avait jamais mangé un kiwi de sa vie : la preuve, elle découpait le
fruit dans la longueur, une pure aberration. Elle se trouvait trop grosse. Il
la trouvait bonne vivante. Il aimait qu’elle mette deux sucres dans son café dégueulasse.
Elle n’avait pas confiance en elle. « Parole
de femme ! » Quand elle prenait la parole, c’était pour
dire des âneries d’un air hyper sûr d’elle : « Franchement, avec le nouveau Filtre Doseur de Melitta, tout le monde sait doser le café... Même ceux qui
ne savent pas ! » Il en était réduit à acheter une
cafetière Melitta pour avoir des conversations dans
sa vie de couple.
DEUXIÈME VERSION : Elle avait placé la
marque-repère sur 4 tasses. Un lendemain de partouze, ça ouvrait
l’appétit : une viennoiserie par personne. Il avait fallu dormir
tête-bêche dans le lit. Le photographe avait intelligemment cadré la scène,
pour que le public-cible, conservateur en diable, ne soit pas choqué.
TROISIÈME VERSION : Tous les matins,
l’homme se levait faire le café. Il enfilait un t-shirt et filait à la cuisine
pendant que sa tendre épouse ronronnait dans le lit. D’où la « parole de femme » :
« tout le monde sait doser... même ceux qui ne savent
pas ! », avec le pronom masculin. Quant à la
phrase : « Délicieux
ton café... Je savais bien que je t’épousais pour le meilleur ! »,
il s’agissait d’une subtile touche d’humour masculin.
Il avait la délicatesse de lui faire croire qu’elle s’était levée. Il lui
reprochait gentiment sa paresse tout en ne la lui reprochant pas. Elle répondait
par un sourire.
Au fait, lecteur de 2043, qui a réalisé cette
merveille ? PubliStory, nous dit la petite
signature en bas à gauche. Sur le site de l’agence (www.publistory.fr),
on pouvait lire une entrée en matière inattendue : un éloge vibrant de la
ponctuation - « Écouter,
comprendre, analyser, développer, souligner, préciser, expliquer, étonner,
séduire, interpeller, faire ressortir, émerger, se différencier. La virgule,
c’est l’inspiration et la respiration de la communication ». L’agence
avait, en ce début de XXe siècle, une spécialité : le « publi ». Le public ? non, le publi. Mot d’ordre : « Sortir des sentiers battus.
Affirmer une vraie différence, proposer des publis
qui se suivent mais ne se ressemblent pas. Une méthode de Post-test Exclusive
Vu/Lu, qui permet de quantifier et de qualifier l’impact publi.
Évaluer les retombées sur la marque en termes d’image induite et de
positionnement ». Une petite pique contre les concurrents, en
passant : « Notre
différence. Défendre le vrai publi-reportage : ’Il ne suffit pas de
faire des articles en trompe-l’œil’ » Faire bouger le publi : avec des formules créatives innovantes :
le publi-réalité, le publi-innovation,
le publi-shopping ».
Et c’est ainsi qu’il était le plus beau, le
début du XXIe siècle. On se demandait toujours pourquoi il y avait des éditeurs
obtus pour ne pas comprendre que la pub, c’était de l’art.
Le
lard c’est du cochon, dans le cochon, tout est bon, donc sans publiciste, la
vie ne pourrait être vécue ainsi que Beigbeder
nouveau prix Renaudot l’affirme haut et fort, fort de café… Bonne journée à
tous, c’est le matin, j’entends glouglouter le percolateur, bien entendu, nous
sommes en 2008 et pas du tout en 2040 et des, le monde aura été benladenisé depuis, vous serez tous à bware
du kawa préparé par une mousmé.
Retour
au GRAND CAFÉ
Retour
à L’UNIVERS ILLUSTRE